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QUE FAIRE ? Dialogue entre Alain Badiou et Marcel Gauchet

« Nous ne sommes pas des enfants que l’on peut nourrir avec la seule bouillie de la politique économique ; nous voulons savoir tout ce que savent les autres, nous voulons connaître en détail tous les côtés de la vie politique et participer activement à chaque événement politique. Pour cela il faut que les intellectuels nous répètent un peu moins ce que nous savons bien nous-mêmes et qu’ils nous donnent un peu pus de ce que nous ignorons encore (…). Ces connaissances, vous pouvez les acquérir, vous autres intellectuels,  et il est de votre devoir de nous les fournir en quantité cent et mille fois plus grande que vous ne l’avez fait jusqu’ici, non pas de nous les fournir seulement,  sous forme de raisonnements, brochures et articles (auxquels il arrive souvent d’être – pardonnez-nous notre franchise – un peu ennuyeux), mais absolument sous forme de révélations vivantes sur ce que nos gouvernements et nos classes dominantes font précisément à l’heure actuelle dans tous les domaines de la vie. Acquittez-vous avec un peu plus de zèle se cette tâche qui est la vôtre »
Lénine, Que faire ? , 1902
 Chapitre 1 – À la rencontre du communisme
Alain Badiou issu d’un milieu social-démocrate (père maire socialiste de Toulouse de 44 à 58) – il crée une section SFIO à Normal Sup – dirigeant du PSU (secrétaire fédéral de la Marne) – découvre sa vocation en mai 68 – restaure l’hypothèse communiste par référence à 68 et Mao (accessoirement Commune de Paris) – luttes anti-coloniales - influence de Sartre et Lacan : le sujet réintroduit dans la structure par la psy et le langage - constamment anti-PCF - conteste la qualification de gauchiste.
Marcel Gauchet d’origine modeste (père cantonnier), instituteur - se forme par affinité avec le PCF sur une base marxiste - renonce à cette orientation face au dogmatisme et à l’arrogance des cadres du PC après Charonne en 1962 – se dégage de l’analyse marxiste par référence à l’Histoire (savoir d’où on vient) – influence également  du structuralisme et, par là, revalorisation du sujet – c’est la politique qui fait la synthèse du sujet et du collectif dans la recherche de la démocratie.
Importance des origines sociales et des formations des protagonistes - influence du structuralisme sur la théorie du CME (j’avais constamment relevé son caractère mécaniste et fatal) – leur double apogée en 65-66 - le désenchantement du Monde(sortie de la religion) opposé au matérialisme historique selon MG – l’homme nouveau hypothétique en opposition au citoyen.
 Chapitre 2 – De Marx à Lénine
MG considère que Marx est un penseur génial mais qu’il n’a pas de pensée politique car il n’avait pas les moyens d’une telle politique (classe ouvrière faible et peu organisée). – met en cause son processus de succession de modes de production par développement spontané de leurs contradictions internes - le communisme étant l’aboutissement, dépourvu de contradictions correspondait à une conception unifiée ouvrant la voie à une situation totalitaire – Lénine a trahit Marx en ce qu’il a substitué au spontanéisme d’une telle évolution une politique volontariste de transformation forcée - pour ce faire il a bénéficié de circonstances russes exceptionnelles victorieuses - Staline n’a fait que prolonger cette démarche en l’accentuant dans une guerre entre le Parti et les paysans.
AB n’est pas en désaccord total, mais il valorise l’expérience de la Commune de Paris comme expression majeure de l’insurrectionnisme - il circonscrit la perversion de l’idéal communisme aux circonstances propres et immédiates de la Révolution soviétique - il reproche à MG de s’inscrire dans le « crétinisme parlementaire » qui a suivi l’échec de la Commune de Paris, l’autre branche d’évolution continuant de croire en l’insurrection - c’est dans celle-là que s’inscrit Lénine - pour autant l’expérience soviétique ne condamne pas le communisme.
Accord sur l’absence de pensée politique de Marx - désaccord sur l’association du communisme à Lénine - pour AB le communisme survit à l’expérience soviétique vis-à-vis de laquelle il garde des distances.
 Chapitre 3 – Le phénomène totalitaire
MG définit la modernité comme le passage de l’hétéronomie (Dieu-les hommes) à l’autonomie (gestion à la base, contrat social) - il utilise à cette fin le concept de « religion séculière » pour expliquer la persistance de l’influence hétéronomique - il replace dans l’histoire du XIX° siècle la recherche de l’unité sociale dans un contexte de division - pour les surmonter il y a résurgence de l’hétéronomie sous forme te totalitarismes : le fascisme et le nazisme sur la notion de race et de domination de l’élite aryenne,  le communisme sur une base internationaliste de domination de classe – rappelle que Staline comme Mao en ont appelé au peuple contre les hommes de l’appareil afin de faire diversion à leur échec.
AB conteste cette globalisation s sous le nom de totalitarisme en invoquant des finalités idéologiques opposées entre nazisme et communisme (MG s’en tient à la seule forme du totalitarisme pour expliquer la simultanéité des deux expériences) - AB conteste être impliqué dans aucune religion fut-elle séculière - il partage avec Lénine, l’idée que la réalisation du communisme ne peut être déléguée à l’État - il met en contradiction MG en lui montrant que le soviétisme n’est pas allé vers l’unité de la société mais qu’il en a sciemment organisé l’approfondissement des inégalités – « tout État possède une dimension criminelle intrinsèque », ce que Mao avait compris – célèbre l’appel de Mao à la Révolution culturelle à son début en 67-68 pour appeler les étudiants et le peuple à contester les hiérarques et intermédiaires dans l’État, réputés ennemis du Mouvement communiste.
La contradiction entre unité de la finalité et différenciation des moyens pour y parvenir est bien formelle. Le principe d’unité était bien présent : « en se libérant de ses chaînes le prolétariat libère la société tout entière » disait-on - la démagogie de l’appel au peuple renforce le centre.
 Chapitre 4 – L’Hypothèse communiste, le retour ?
AB retient trois stades de l’évolution communiste : Marx et Engels-Lénine et Staline – notre époque et son bouillonnement – il souhaite rester flou sur « les » communistes – le communisme se définit par la combinaison de trois critères générique (idée de la sortie du capitalisme par suppression de la propriété privée, se passer de l’État, unité polymorphique  du travail) et quatre critères organisationnels s ( large immersion dans la société, aptitude à définir l’étape d’après, logique internationaliste, une stratégie globale anticapitaliste) – on ne peux se dégager de l’existant qu’en proposant une alternative – Il critique la recherche par MG d’une démocratie fondée sur un parlementarisme améliorée dans le cadre d’un capitalisme existant – il proteste contre une accusation de gauchisme et de manière surprenante accepte une discussion sur l’existant, l’incorporation de l’ennemi dans la représentation parlementaire, constate que MG comme lui-même sont minoritaires et que c’est le réel qui tranchera.
MG reconnaît que le communisme est une séduction mais pas une hypothèse. – selon lui ; AB est fidèle à Marx , un grand penseur dont la traduction concrète est erronée et dangereuse –Marx se trompe sur la succession des modes de production qui fait une place excessive à l’économie – il est vain de vouloir prévoir l’histoire de manière scientifique (elle résulte du mouvement spontané et de la volonté) – il pense qu’il faut récuser le marxisme, faux dans l’analyse, dangereux dans l’application -  changer, oui, mais en s’inscrivant dans le réel – Il considère qu’il n’y a plus de risque de résurgence de totalitarismes   après leurs échecs du XX° siècle qui a fait l’expérience des religions séculières (retour de l’hétéronomie sur l’autonomie) dans un mouvement pluriséculaire de sortie de la religion – il affirme qu’il ne renonce pas à changer le système capitaliste mais de l’intérieur compte tenu de nouvelles potentialités.
Le radicalisme d’AB contre l’État et la démocratie parlementaire indissolublement liés au capital tranche évidemment avec le réformisme revendiqué par MG qui ne craignant plus le retour des totalitarismes pense que l’on peut combattre le système de l’intérieur par la progression démocratique – Il y a quelque chose de forcé dans cet antagonisme voulu par les interlocuteurs – MG accuse AB de faire du capital une nouvelle transcendance tandis que ce dernier le taxe de naïveté – si l’on supprime la radicalité anti-État et antiparlementarisme de AB et le postulat symétrique de MG de changer le système par touches successives, leurs positions ne semblent finalement pas irréductibles.
 Chapitre 5 – De quoi la crise est-elle le nom ?
MG distingue trois types de crises : de la démocratie, du libéralisme, du capitalisme - de l’après deuxième guerre mondiale à 1975 trois décennies de croissance dominées par l’effort collectif, ensuite développement de l’ultralibéralisme où les droits de l’homme rejoignent l’individualisation des intérêts et les légitiment – selon MG la nouvelle démocratie centrée sur les individus se conjugue avec le nouveau libéralisme centré sur les intérêts individuels - un nouveau capitalisme centré sur la finance sur un fond de mondialisation (plutôt que de globalisation) qui dépossède les État-nation de la souveraineté minée également par la sacralisation des droits de l’homme individuels – la solution : la désimpérialisation politique ouvre la voie à l’investissement de la démocratie.
Pour AB il n’y a rien de fondamentalement changé – il n’y a pas désimpérialisation -  le bloc des pays du socialisme réel a un temps contenu la mondialisation mais celle-ci existait, structurée par les empires coloniaux dès le XIX° siècle – il y a eu l’impérialisme colonial, il y a aujourd’hui un impérialisme financier.
MG recours, comme je le fais moi-même, aux cycles trentenaires – définition peu convaincante par AB du capitalisme, sorte de fourre-tout des caractéristiques du mode de production passant sous silence la propriété et minorant la place du salariat et de l’exploitation – faible caractérisation de la reconquête démocratique de MG comme solution politique – pour autant l’argument d’AB sur la persistance identitaire de l’impérialisme semble sommaire.
Chapitre 6 – Fin ou reconduction de la logique impériale ?
MG : aujourd’hui, aucun impérialisme ne domine, il y a un polycentrisme de la mondialisation qui donne des chances à la démocratie – problème de l’articulation du niveau étatique national et du niveau mondial.
AB : l’impérialisme demeure s’il change de formes : au colonialisme du partage succède l’anarchie du zonage  (constitution d’espaces d’influence, d’enclaves) – ce qui ne fait pas obstacle à la volonté impérialiste des États Unis –  l’UE complice des multinationales – naïveté  de croire en la possibilité d’avancées démocratiques dans ce contexte – l’hypothèse communiste n’est concevable qu’au niveau mondial à partir de luttes locales.
Le débat valorise le politique et le national et minore le niveau européen, sinon pour le situer dans la mondialisation qui est l’horizon – double naïveté : de MG qui est faible sur les possibilités effectives de démocratisation de l’existant dans le capitalisme existant, d’AB en restant vague sur la mise en œuvre de son hypothèse communiste – mais pouvait-on exiger d’eux qu’ils puissent aller plus loin ?
 Chapitre 7 – Déconstruction du capitalisme
AB : l’individualisme, la démocratie parlementaires et le capitalisme ont partie liée – la crise actuelle n’a rien d’original, il y a toujours eu financiérisation et le capitalisme sortira renforcé de celle-ci –  l’entreprise n’est pas un modèle productif unique, en Chine des collectifs de travail et de vie collective intégrés ont été constitués et n’ont échoué que pour des raisons politiques – la question centrale du capitalisme comme de l’hypothèse communiste est celle de la propriété, il y a bien antagonisme fondamental propriété privée/propriété publique, les privatisations actuelles en témoignent – définition laborieuse de la propriété publique si l’on refuse que l’État puisse être propriétaire – sa proposition : Lip -  Il propose un schéma fait de deux axes orthogonaux : vertical, de bas en haut,  tradition/modernité, horizontal, de gauche à droite,  anticapitalisme/capitalisme, dont il relie les quatre sommets pour montrer que, à droite du schéma, le capitalisme a su revêtir les formes et moyens de la tradition et de la modernité, mais que, à gauche, le communisme n’a jamais pu se dégager de la tradition - il en déduit que son avenir consiste à établir la liaison anticapitalisme-modernité.
MG : cette crise est spécifique – le capitalisme n’est pas un bloc homogène et il y a à sa base, l’entreprise qui n’est pas seulement un capital, d’où des possibilités d’action différenciées – il faut donc déconstruire le capitalisme pour l’affaiblir par la démocratie – il faut, par exemple, faire reconnaître le travail comme une valeur et non comme un coût – la propriété collective ne peut être une  solution décisive comme l’a montré la propriété étatique du socialisme réel, il faut imaginer différents types de propriété – MG peine à traduire concrètement la maîtrise par la démocratisation, misant sur l’évolution du droit et l’expérimentation -  il ne conteste pas vraiment le schéma d’AB.
La question de savoir si la crise actuelle est, ou non,  une crise banale du système capitaliste est essentielle – il y a des caractéristiques traditionnelles (suraccumulation, financiérisation) mais je pense que MG a raison de souligner la spécificité actuelle : il s’agit aussi d’une crise de civilisation liée à la mondialisation, fait nouveau par son ampleur et sa nature – l’entreprise est en effet un thème idéologique et AB Badiou est imprudent de mettre en avant l’exemple chinois intégré, pratiqué également en France depuis longtemps (Michelin, Solvay) – ma proposition de « statut des travailleurs salariés du secteur privé » va dans le sens d’une possibilité d’avancée démocratique, comme d’ailleurs le Statut général des fonctionnaires – AB et MG s’accordent pour faire de la propriété une question centrale, mais MG est sceptique sur l’efficacité de la propriété collective comme réponse générale au capitalisme – tous deux se retrouvent sur le terme d’ « expérimentation » - le schéma d’AB ne manque pas d’intérêt pour sa pédagogie.
 Chapitre 8 – Pourquoi nous n’en avons pas fini avec la politique
AB : le sujet est nécessairement lié à la politique dans sa recherche de vérité – quatre domaines de la vérité : la politique, l’amour, l’art et la science – le sujet ne peut  s’identifier que dans son rapport au collectif, il est différent de l’individu guidé par ses seuls intérêts comme le soutiennent les libéraux – il conteste que si la démocratie est la justice celle-ci puisse advenir dans le cadre du capitalisme.
Pour MG, le sujet politique est à l’articulation d’une subjectivité individuelle et d’une subjectivité collective –point de vue partagé par AB mais qui rappelle l’existence de contraintes hégémoniques, économiques notamment - il souligne que l’on dispose aujourd’hui de moyens particulièrement développés pour faire progresser la démocratie et la justice.
4-PUF_LEPOR_2011_01_L148On ne comprends pas bien pourquoi ces deux philosophes rechignent  à faire du sujet le citoyen (voir ma conception de celui-ci dans le Que sais-je ? « La citoyenneté ») – MG  finit par l’évoquer in fine ce qui n’est pas contesté par AB.
 Conclusion : à la recherche d’un pacte perdu
AB relève que MG a besoin de l’évènement, de l’hypothèse communiste pour pouvoir envisager son réformisme fort – il donne comme exemple la situation de 1945 ou de Gaulle a du composer avec les communistes et accepter des réformes contraires au capital - les choses sont revenues dans l’ordre capitaliste quand les communistes se sont affaiblis – il réaffirme son hostilité à la démocratie  parlementaire.
MG y voit l’aveu que l’hypothèse communiste seule manque de consistance et a surtout pour utilité de préparer les conditions de son réformisme démocratique – dès lors la radicalité de AB n’est pas pertinente.
Finalement, on comprend que les deux philosophes, différents par leurs parcours, leurs formations et leurs engagements aient eu le souci de bien marquer leurs différentes positions dans le débat en les radicalisant. Mais il ne semble pas que leurs positions soient aussi incompatibles qu’ils le prétendent.  Toutes deux présentent des points forts et des points faibles. Alain Badiou a raison de prétendre que l’on ne peut changer vraiment l’existant qu’en remettant en cause le capitalisme à la faveur de changements substantiels, d’évènements ; mais  il minore de ce fait les actions immédiates qui pourraient contester la logique libérale. Marcel Gauchet soutient que ce siècle n’a plus à craindre des totalitarismes et que la démocratie peut progresser dès maintenant et affaiblir ainsi le capitalisme ; on peut alors le taxer de naïveté. Mais pourquoi ne pas combiner ces deux positions : la conscience de la nécessité d’un changement systémique fondamental et la nécessité d’entreprendre des réformes démocratiques dès maintenant tendant à la dénaturation du système ?
 Anicet Le Pors

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