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Municipales et Front de gauche : la voie de l’entente

 

Les prochaines élections municipales vont se dérouler dans un climat qui risque d’être particulièrement délétère. L’inflexion sociale-libérale du socialisme de gouvernement ouvre un boulevard à une droite radicalisée et à un Front national conquérant. L’issue positive ne pourra venir que d’une gauche bien redynamisée à gauche. Mais comment y parvenir ? Parti communiste et Parti de Gauche se distinguent à ce propos. Pour une part, ces désaccords n’ont rien de surprenant : les deux protagonistes ne sont pas confrontés tout-à-fait aux mêmes enjeux et leurs visions des contraintes stratégiques ne sont pas entièrement superposables.

Le Parti de Gauche a une implantation territoriale faible, il a tout à gagner et presque rien à perdre au printemps prochain. Par ailleurs, il énonce volontiers la conviction que, pour attirer les déçus (nombreux) du socialisme, il faut marquer la distance la plus vive avec un Parti socialiste qui, à ses yeux, a définitivement rompu avec la tradition historique du Parti d’Épinay (1971).

Le Parti communiste, lui, a conservé un patrimoine d’élus territoriaux non négligeable : il dirige entre 700 et 750 municipalités, compte un peu moins de 7 000 élus locaux et, en Ile-de-France, administre près de 13 % de la population régionale. Son problème est donc triple : arrêter l’érosion constante qui l’affecte depuis 1983, conserver des municipalités dont la plupart ont été acquises sur la base de configurations classiques d’union de la gauche et, si possible, récupérer quelques-unes des positions perdues lors des derniers scrutins municipaux (par exemple Aubervilliers). Par ailleurs, les communistes ont fait à plusieurs reprises, depuis 1977, l’expérience de stratégies de tension avec l’ancien allié et concurrent socialiste. Ils ont voulu marquer la distance : à chaque fois, ils ont échoué ; à chaque fois, ils ont enregistré un nouveau recul. En réalité, aucune force qui vise à l’hégémonie à gauche ne peut, en France, contourner l’exigence d’une gauche rassemblée.

En soi, les positions des deux principales formations du Front de gauche ne sont pas formellement irréductibles. Aucun des deux partenaires n’ignore, ni l’exigence de l’indépendance politique du courant transformateur, ni la nécessité d’une exigence rassembleuse à gauche. Il faut de la clarté politique, mais éviter toute attitude d’exclusion ; il faut rassembler le plus largement possible, mais sur des contenus transformateurs clairs. Simplement, les uns mettent avant tout l’accent sur la nécessaire autonomie à l’égard du PS, alors que les autres ne veulent surtout pas lui laisser le drapeau de l’union.

Les différences entre les deux démarches peuvent-elles être surmontées ? Dans l’état actuel du débat, la réponse devrait être positive. À condition de suivre une cohérence maîtrisée.

1. Les élections municipales ont de plus en plus un double caractère. Elles sont des élections politiques au sens fort du terme : les politiques locales deviennent des enjeux stratégiques territoriaux majeurs et pas seulement des questions de quotidienneté. En 2014, leur importance nationale sera d’autant plus forte, que l’Acte III de la décentralisation porte explicitement sur la redéfinition du cadre administratif territorial de la France. L’élection du printemps prochain fonctionnera ainsi, en partie, comme une sorte de référendum pour ou contre cette refonte territoriale. Mais, en même temps, ce sont des élections spécifiques, tant du point de vue des problèmes concrets rencontrés que des configurations politiques particulières à chaque commune

2. En fait, la dialectique du national et du local se module notamment selon l’importance de la commune. Dans l’évolution urbaine actuelle, le fait métropolitain devient une dimension structurante du devenir économique, social et politique du territoire français. Les grandes agglomérations françaises sont ainsi le cadre par excellence où s’expérimentent les choix politiques nationaux. C’est dire que s’y jouera l’an prochain l’évolution générale du rapport des forces national. Manquer cette échéance, ou la jouer de façon biaisée, risque de peser lourdement sur la mobilisation d’ensemble de la gauche française.

3. Dans les grandes villes, il est impératif que la position politique choisie soit parfaitement cohérente avec celle que l’on adopte sur le plan national. À l’échelle de la nation, les choix opérées par le Parti socialiste rend impossible (et au demeurant inefficace) une union électorale de toute la gauche. À cette échelle, le plus important est de permettre aux électeurs de dire, au premier tour, quelle est la logique politique la plus efficace pour battre la droite et relancer la donne. Dans les villes importantes, cela suppose de rassembler des forces convaincues, dès aujourd’hui, qu’un changement de cap à gauche est la seule manière de conjurer les évolutions négatives de notre société.

Les responsables communistes avancent parfois l’idée que l’alliance avec le PS dans certaines grandes villes est une condition pour justifier le rassemblement le plus large dans les communes où le Front de gauche est en position sortante. Ce raisonnement ne me paraît pas recevable pour trois raisons :

- L’enjeu, on l’a dit, est avant tout national dans ce type de territoire, qui est par définition un laboratoire du pire et du meilleur.

- Échanger des villes de périphéries contre des villes-centres, c’est échanger quantitativement une alouette contre un cheval. Échange numériquement inégal, et donc marché de dupes…

- En tout état de cause, si les socialistes ne sont pas partout en état de continuer la stratégie de grignotage du « gâteau » communiste, qu’ils ont entreprise après 1983, ils la poursuivront en grand par la réforme territoriale. La stratégie de la droite repose sur un développement métropolitain centré sur des pôles de compétitivité reliés entre eux (le Grand Paris et son anneau de communications) ; celle du PS cherche à ordonner ce développement autour d’un centre renforcé par l’intégration de la petite couronne. Le PS cherchera donc, après mars 2014, à prolonger la démarche d’absorption de la périphérie immédiate, et donc à diluer ce qui constitua la « banlieue rouge ». Le fera-t-il, à ce moment-là, en se prévalant du soutien électoral direct qu’il aura obtenu, en mars prochain, de telle ou telle composante de la gauche ?

4. Dans les grandes villes et les villes moyennes, difficile d’éviter au départ des listes construites dans l’esprit du Front de gauche actuel : pour un vrai rassemblement contre la droite, la gauche ne peut se rassembler efficacement que si elle est bien à gauche. Mais, pour ne pas laisser aux socialistes le drapeau du rassemblement, il convient de tout faire, en usant des configurations politiques locales, pour attirer dans cette construction des forces et des individus qui n’appartiennent pas au Front de gauche. L’ouverture vers ces forces, notamment socialistes et écologistes, ne doit pas toutefois apparaître comme un ralliement au Front de gauche, mais comme une construction à gauche commune, à égalité de responsabilité, quelle que soit l’attitude des uns et des autres dans la période précédente. Inutile alors d’énoncer au départ des exigences (par exemple la condamnation explicite des choix gouvernementaux) qui freinerait les convergences possibles. Ce qui compte est que la base locale du rassemblement soit construite dans une logique affirmée de d’égalité et de droits, et pas dans une logique calquée sur les modèles européens d’austérité et de pseudo-compétitivité.

5. Enfin, dans les villes où le Front de gauche est de fait en position d’hégémonie, si la totalité de la gauche accepte de se rassembler autour d’un projet local de développement humain, soutenable et démocratique, pourquoi bouder ce rassemblement ? Au fond, il serait tout simplement la vitrine de ce que pourrait être une gauche rassemblée sur un autre projet que celui qui domine aujourd’hui l’espace national et continental.

Sur ces bases, le Front de gauche peut aller rassemblé à la bataille des municipales. Rien n’est plus décisif que d’y parvenir au plus vite.

 

Roger Martelli

>Roger Martelli est un des principaux animateurs des Communistes Unitaires, membre de la FASE (Fédérarion pour une alternative sociale et écologique) composante du Front de Gauche. Il est historien, directeur du mensuel Regards et ancien dirigeant du PCF (membre du CC et du CN pendant 25 ans) il y animait la tendance "communiste unitaire" qui a quitté le PCF il y a quelques années

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