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15 septembre
2013 |  Par Stéphane Alliès

 

À La
Courneuve, les communistes ont tenté de se rabibocher avec le reste du Front de
gauche sur le dos du gouvernement. Mais si leurs critiques réaffirmées du PS
ont ravi Mélenchon, le désaccord stratégique sur l’autonomie aux municipales
persiste.

 

 « D’habitude, on franchit des marches.
Là, on va dire qu’on fait du surplace au même palier. »
C’est un
cadre du Front de gauche qui résume la situation, observant le laborieux pas de
deux joué tout au long de la fête de l’Humanité, ce week-end à La Courneuve,
entre parti communiste (PCF) et parti de gauche (PG). Après les désaccords
étalés lors de leur rentrée (lire ici),
communistes et mélenchonistes ont tenu à mettre en scène, par moult embrassades
et accolades, leur volonté de poursuivre l’aventure commune. Mais sur le fond,
sur les tribunes comme dans les allées de la fête, si l'unité se fait dans la
critique virulente de la politique gouvernementale, les divergences
stratégiques municipales persistent.

 

Pour la
première fois de sa courte histoire, le Front de gauche est confronté à cette
élection locale, qui pose comme jamais la question du rapport au reste de la
gauche en général, et au PS en particulier. Car concrètement et localement se
pose le choix entre alternative et négociation. Et se retrouve posée avec plus
d’acuité encore la dichotomie rythmant les débats internes du Front de gauche.
Entre souhait mélenchonien de se présenter d’ores et déjà avec fracas comme
prêts à remplacer le PS au pouvoir, et stratégie communiste de compromis pour
ramener les socialistes le plus à gauche possible.

 

Pour les
dirigeants du PG, l’autonomie du Front de gauche au premier tour est une
affaire de « cohérence » et de « clarté ».
Sur son stand, Mélenchon l’a d’ailleurs martelé : « On ne peut pas
faire une politique locale et être d’accord avec un budget national
réactionnaire »
, estimant qu’il faut donner aux électeurs « la
possibilité au premier tour de sanctionner ceux qui nous ont
trahis ! »
Lors d’un débat au stand de Gauche unitaire (formation
membre du Front de gauche), un proche de Mélenchon, Alexis Corbière, a, lui,
défendu le style acrimonieux et frontal de la critique du PG : « Il
faut que les plus éloignés entendent ce que nous disons, et comprennent qu’il y
a une gauche qui n’est pas d’accord avec ce que fait Hollande. La question
essentielle, ce n’est pas d’additionner des cheptels électoraux, même s’il faut
essayer de le faire, mais bien de reconquérir les abstentionnistes. On n’est
plus dans les années 1970 et 1980. Les accords d’appareil ne suffisent
plus… »

 

Pour le
secrétaire national du PCF, Pierre Laurent, « la définition de
politiques de gauche locales est un moyen de peser sur la politique
nationale »
. Devant la presse, il estime que « les électeurs
de Hollande, y compris ceux du premier tour, ne se reconnaissent pas du tout
dans la politique menée. Il faut qu’ils entendent qu’on leur tend la main.
S’ils comprennent qu’on veut écrabouiller les socialistes, ça éloigne
l’électorat de gauche. Je ne veux pas d’un Front de gauche bunkérisé »
.
L’un de ses lieutenants, le porte-parole du PCF Olivier Dartigolles,
renchérit : « Il faut distinguer la qualité de la construction de
programmes municipaux et les conflits au sommet du Front de gauche. À l’échelle
des territoires, les socialistes quémandent au gouvernement des affichages de
gauche pour les six prochains mois. Aujourd’hui, les revendications de l’aile
gauche du PS vont bien au-delà. »

 

Au fond, les
communistes aimeraient qu’on fasse comme si ces municipales n’existaient pas,
et qu’on leur laisse conserver leurs élus municipaux auxquels ils tiennent
tant, historiquement et financièrement. Aujourd’hui, le PCF possède 759 maires
communistes et apparentés, 2 397 maires adjoints et 6 596 conseillers
municipaux. Soit la troisième force politique en nombre d'élus. « Ces
municipales sont une étape parmi d’autres, abordons-la calmement, soyons
pragmatiques et ne faisons pas d’
a priori », glisse ainsi
Marie-George Buffet à la tribune du débat de Gauche unitaire. À ses côtés, la
sénatrice PS Marie-Noëlle Lienemann, figure de l’aile gauche du PS, dit
comprendre « la controverse politique, nécessaire à gauche »,
mais réfute « la stratégie de mise au pied du mur » de
Mélenchon et des siens, « car en ce moment, le rapport de force n’est
pas pour nous, comme l’a montré la division syndicale sur les retraites »
.
Selon elle, l’enjeu est de préparer « l’après-européenne » :
« Est-ce qu’on reprend la main, nous, la majorité de la gauche, à ce
moment-là ? »

 

Pour l’heure,
en partie pour rassurer ses alliés au Front de gauche, Pierre Laurent a choisi
d’élever le ton contre le pouvoir socialiste. Lors de son discours d’accueil
aux forces de gauche, il a livré un réquisitoire applaudi à plusieurs reprises
par Jean-Luc Mélenchon, face à lui au premier rang. En s’adressant à « la
France de gauche, qui étouffe de colère devant tant de renoncements »
,
il demande à la maigre délégation socialiste (faite de seconds couteaux, Harlem
Désir ayant préféré, comme l’ensemble des ministres, sécher la fête) de ne pas
faire « comme le gouvernement : face au pouvoir de la finance, ne
renoncez pas à croire en la gauche ! Retrouvez le sens du meilleur de
votre histoire, et ne soyez pas un pion dans le monde de la finance ».

 

Si le
discours n’a guère été applaudi par les hiérarques socialistes présents, hormis
l’ailier gauche Emmanuel Maurel (« C’est un discours que l’on tenait au
PS il y a deux ans »
), ceux-ci ont voulu retenir en priorité la
conclusion de Laurent, appelant au rassemblement (« Je veux le Front de
gauche et le rassemblement de toute la gauche »
). « C’est ce
que je retiens, le reste n’était pas nouveau
, explique le député PS Eduardo
Rihan-Cypel. Lui ne veut pas diviser la gauche. » Jean-Marc
Germain, autre député socialiste (proche de Martine Aubry), privilégie la
lecture rassembleuse : « La gauche modérée et la gauche radicale
ont toujours besoin l’une de l’autre pour gagner. »
Selon lui, « les
critiques sont inutilement sévères, car Hollande avait annoncé la couleur
durant sa campagne »
. À part Lienemann et Maurel, les secrétaires
nationaux socialistes ne s’attarderont pas dans les travées de la fête de
l’Huma. En revanche, la candidate socialiste à la mairie de Paris, Anne
Hidalgo, a mouillé la chemise.

 

 

 

« On leur fait confiance pour obtenir le résultat
qu’il souhaite »

 

Accompagnée
du maire de Paris, Bertrand Delanoë, Anne Hidalgo est venue déjeuner avec le
PCF parisien. Une provocation aux yeux des dirigeants du parti de gauche.
Pourtant, le repas est rituel, assurent les communistes. D’ailleurs, le lieu de
la rencontre a été déplacé par rapport aux années précédentes, le stand du XIII
e
arrondissement (une section
favorable à une liste Front de gauche au premier tour
) préférant
laisser l’organisation du déjeuner à celui du XX
e (une
section, celle de Pierre Laurent, penchant pour un accord avec le PS).

 

Samedi
après-midi, un débat organisé à la fédération PCF de Paris a réuni les
différents candidats. Anne Hidalgo est venue dire “tope-là” aux communistes
quant à leur demande d’augmentation jusqu’à 30 % de logements sociaux à
Paris, à horizon 2030. « Moi, je suis prête à m'engager là-dessus si on
est dans un engagement ensemble. »
Réponse du leader PCF parisien, Ian
Brossat, qui fut l’un des anciens porte-parole de la campagne de
Mélenchon : « Cela veut dire que dès 2014, 7 500 nouveaux
logements sociaux doivent être construits chaque année. »
La candidate
socialiste n’a pour le coup pas acquiescé.

 

Non inscrite
au programme, la tête de file PG Danielle Simonnet a été dans un premier temps
positionnée seule dans son coin de la table, avant que l’animateur ne laisse
finalement sa place au communiste Ian Brossat, histoire de partager
équitablement la tribune, Front de gauche d’un côté, Hidalgo et l'écologiste
Christophe Najdovski de l’autre. Ce mouvement géopolitique n’est pas
qu’anecdotique, tant la tension monte en interne au PCF, au fur et à mesure que
se profile le vote des militants communistes, les 17, 18 et 19 octobre
prochain.

 

Autant les
forces non-communistes du Front de gauche entendent les désirs stratégiques du
PCF fluctuants selon les contextes locaux, autant ils veulent faire de Paris
une bataille nationale préparant le scrutin européen. Alors, le PG met
considérablement la pression sur son allié communiste. Et Danielle Simonnet
tape de plus en plus fort sur les socialistes, mais aussi sur les atermoiements
des dirigeants de la place du Colonel-Fabien. Au risque de braquer les
militants PCF, globalement satisfaits du bilan municipal parisien, mais très
partagés sur leur stratégie. Dans les deux camps, on se dit bien incapable de
pronostiquer les résultats du scrutin interne. « Là, c’est 50-50, mais
ça peut encore bouger »
, estime le secrétaire fédéral de Paris, Igor
Zamichiei.

 

Le bulletin
pourrait à lui seul être déterminant. Comme lors du vote de désignation de
Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle, alors opposé au PCF André Chassaigne,
le matériel de vote communiste indiquait clairement quel était le choix du
conseil national (en l’occurrence Mélenchon). Pour ces municipales, le choix du
conseil départemental (largement favorable à un accord dès le premier tour avec
le PS) a de bonnes chances d’être à nouveau mentionné. Un indication non-négligeable,
pour des militants souvent légitimistes vis-à-vis de leur direction. « La
démocratie interne, c’est assez nouveau pour eux
, confiait récemment un
dirigeant socialiste, l'œil malicieux. Et au début, ça ne marche pas
toujours très bien. On leur fait confiance pour obtenir le résultat qu’il
souhaite. »

 

Plusieurs
cadres du PG redoutent carrément un trucage du scrutin. « On sait
comment ça marche, on vient du PS
, explique ainsi l’une d’eux. Un vote
sur trois jours, ça permet tous les bourrages d’urnes, le contrôle n’est pas
possible. »
Un proche de Mélenchon explique pourquoi le PG a choisi de
tendre la discussion : « On voit bien que les dirigeants penchent
pour l’union avec le PS et vont faire ce qu’il faut pour que le vote aille dans
ce sens. Alors, on part en campagne sans les attendre…  »
Côté
communiste pro-Front de gauche, on s’interroge : « La direction du
parti va passer beaucoup de temps au téléphone, pour convaincre un par un les
militants »
, croit savoir une militante du nord parisien.

 

D'autres
militants PCF s'interrogent aussi sur ce qui va se passer entre les deux tours,
en cas de bon score d'une liste “Front de gauche moins le PCF”. « Si
les socialistes ont besoin de fusionner les listes pour gagner, ils vont nous
enlever des postes promis pour en donner aux partis du Front de gauche,

pronostique un dirigeant national. Ou alors ils ne feront pas alliance, en
disant :
“On a déjà notre quota de Front de gauche”. Dans les deux
cas, nous les cocos, on va être mal à l'aise. »

 

 

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