la Révolution aux portes. Sur Lénine, plus que jamais d'actualité

Publié le par Pour une vraie gauche à Lannion

Slavoj Zizek

Slavoj Zizek : « Si nous n’avions jamais vécu un moment éminemment politique, c’est maintenant »

Vendredi 4 Septembre 2020

Dans la Révolution aux portes. Sur Lénine, le philosophe slovène situe les écrits de 1917 dans leur contexte historique et montre en quoi le révolutionnaire pourrait être revisité dans notre ère de « capitalisme culturel ». La crise sanitaire actuelle devrait ainsi être abordée de manière pragmatique qui appelle la fin du capitalisme.

 

Vous avez accepté de présenter ses textes de 1917 et écrit la postface de la Révolution aux portes (1). Pourquoi faut-il relire Lénine aujourd’hui ?

Slavoj ZizekIl semblerait que Lénine soit aujourd’hui totalement démodé. Que ses actes ou ses mots n’ont rien à nous transmettre. Mais, je demanderais : quel Lénine ? Ce que j’admire de Lénine – et ce qui devient nécessaire aujourd’hui plus que jamais –, c’est l’esprit de l’opportunisme avec des principes (j’utilise consciemment ce terme paradoxal), ou l’improvisation avec des principes. Lénine était quelqu’un avec beaucoup de principes. Il suivait son orientation basique. Il n’était pas un opportuniste. Mais à la fois il avait un sens incroyable pour saisir le moment. C’est ce que Lukacs, dans Histoire et conscience de classe, appelle « Augenblick », le moment. Tu penses que la situation est obscure et tout à coup tu vois une ouverture. Et si tu n’agis pas maintenant, elle sera perdue pour très longtemps. Par exemple, on sait que, deux mois avant la révolution de Février, Lénine prononce un discours devant un groupe des Jeunesses socialistes, en Suisse, où il leur dit : « Si on a de la chance, la génération suivante verra la révolution socialiste. » Mais quand il reçut les nouvelles de la révolution de Février, il vit une ouverture, il saisit l’opportunité. Et il dit alors : « Si on ne saisit pas cette opportunité, nous l’aurons perdue pour des décennies avant qu’une autre opportunité ne se présente. » En même temps, il savait improviser : « Essayons de faire ça de cette manière, si ça ne marche pas, essayons le contraire. » Lénine dit, au début des années 1920, avec un certain humour, que les bolcheviks avaient fait « toutes les erreurs possibles ». Leur privilège n’était pas de faire des erreurs mais de progresser par les erreurs, d’apprendre de leurs erreurs. C’est pour cette raison que mon texte préféré de Lénine n’appartient pas à la période entre les révolutions d’Octobre et Février, mais d’un peu plus tard, en 1921 ou 1922, quand Lénine compare la révolution à l’escalade d’une haute montagne – c’est un très beau texte dans lequel il est très clair : tu montes une montagne, et vers le sommet tu es bloqué et tu dois décider, pas seulement de rester là-haut, mais de redescendre de la montagne et de recommencer dès le début.

Nous sommes justement confrontés à une montagne : la pandémie Covid-19 et la crise sanitaire liée. Comment l’analysez-vous ?

Slavoj Zizek Ce n’est pas dans un sens opportuniste qu’est venue cette catastrophe, le coronavirus… mais la pandémie offre une opportunité incroyable : le choix est ici. Dans un de mes textes – et tout le monde pensait que j’étais fou –, je comparais l’attaque du coronavirus avec les cinq coups de mort de Kill Bill, provenant des arts martiaux chinois. Tant que tu demeures assis, rien ne se passe, tu continues à respirer. Mais au moment où tu te lèves et tu commences à marcher, tu t’effondres, mort. C’est ça le problème aujourd’hui. Ce fut relativement facile – beaucoup de souffrance, d’anxiété… – d’enfermer nos sociétés. Les vrais problèmes apparaîtront maintenant : quand tout recommence à bouger. Nous avons la solution de Donald Trump, il est explicite : même s’il y aura encore plusieurs milliers de morts, nous devons sauver l’« American Way of Life ». Ce qui veut dire : on doit sauver, on doit redémarrer le capitalisme tel qu’on le connaît. Celle-ci est, pour moi, une solution extrêmement barbare. Puis nous avons une autre solution, pour moi tout aussi horrifiante : c’est la solution d’Andrew Cuomo et Eric Schmidt. Celle-ci est la réponse de la Silicon Valley, des géants d’Internet comme Google, Facebook… Il s’agit de construire pour ceux qui peuvent se le permettre un « futur sans contacts ». On minimise les contacts avec les autres, on reste dans sa grande et luxueuse maison, les drones emmènent la nourriture, le docteur fait ses visites par vidéoconférence. On minimalise les contacts avec tout le monde. C’est une affreuse stratégie de classe. N’oublions pas que nous ne sommes pas tous isolés. Pour que quelques-uns parmi nous soient isolés, des milliers, sinon des millions, doivent sortir. Quelqu’un doit préparer la nourriture, la livrer, quelqu’un doit garantir que l’électricité, l’eau, le ramassage des poubelles, etc. Mon très bon ami le marxiste américain David Harvey appelle ça la nouvelle classe ouvrière – tout ce personnel soignant et ceux qui travaillent pour que le confinement puisse fonctionner. Et la stratégie de Cuomo et Schmidt, l’ancien patron de Google, projette de créer une bulle, un monde en sécurité pour quelques-uns de nous, pendant que cette nouvelle classe ouvrière, en même temps que l’ancienne classe ouvrière, resteront dehors à risquer leur vie, etc.

Icon QuoteJe ne crois pas qu’on en finisse là, il y aura d’autres infections, le réchauffement climatique, des catastrophes globales, etc. Dans ce contexte, la seule chose qui peut nous sauver, c’est une forme de communisme.

Que nous dit alors Lénine dans cette situation ?

Slavoj Zizek Lénine aurait immédiatement perçu un retour de la lutte de classes avec toute sa violence. Par exemple, en France, vous avez un problème avec les récoltes. Normalement, des travailleurs étrangers la faisaient. Maintenant que les frontières sont fermées : qui va les faire ? La lutte de classes revient avec violence. Jusqu’à un certain point, on peut jouer le rôle relativement civilisé des Européens : nous ne rentrons pas dans le jeu barbare de Trump, on procède avec précaution, etc. Mais je pense qu’aucune de ces deux solutions, le contrôle digital ou le brutalisme de Trump, ne vont marcher. Ce qui me donne un peu d’espoir dans cette terrible tragédie, c’est le fait que, quand je prononce le mot communisme aujourd’hui, les gens se moquent de moi. « Tu es fou », le coronavirus sera utilisé par le capitalisme, et au plus vite les choses reviendront à la normalité. J’en doute. Parce que je ne crois pas qu’on en finisse là, il y aura d’autres infections, le réchauffement climatique, des catastrophes globales, etc. Dans ce contexte, la seule chose qui peut nous sauver, c’est une forme de communisme. Même les politiciens conservateurs sont forcés à le faire : la devise de Marx dans la Critique du programme de Gotha, la formule du communisme est « À chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités ». Notre logique, si on veut affronter le problème dans lequel nous sommes, ne devrait absolument pas être cette logique capitaliste : expansion éternelle, qui devra générer des profits. Non ! On doit, au moins en partie, dans nos vies économiques, suspendre ceci et d’abord donner en fonction des besoins pour garantir les basiques.

En quels termes se pose l’actualité de cette « forme de communisme » ?

Slavoj Zizek Les biens basiques sont un système de santé, qui devrait s’organiser d’une façon communiste : fort, sinon totalement nationalisé, au moins coordonné, contrôlé, avec le support des communautés locales… Tous mes amis me disent, par exemple en Espagne, comment les choses se sont améliorées. Les gens se sont organisés à partir des communautés locales : chaque bâtiment, toutes les deux rues, les citoyens se sont organisés. Voyons s’il y a des personnes âgées, qui ne peuvent pas… etc. Puis : l’internationalisme. L’idée qu’on peut créer des bulles, comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande veulent le faire. Entourées par la dévastation, le désert, il y aurait une bulle en sécurité. Non, on ne peut pas compter sur ça. Nous avons besoin de santé universelle, mais aussi d’une santé mondiale. Puis, évidemment, l’électricité, l’eau et Internet, spécialement Internet. Nous sommes contraints à la communication digitale. Ce que je crains est une nouvelle forme – j’utilise ce mot que je n’aime pas du tout – de « totalitarisme » qui serait une combinaison des méga-entreprises technologiques Gafam et du pouvoir d’État. Ils travaillent déjà ensemble. Mon ami Julian Assange définit Google comme une « NSA (Agence de la sécurité nationale états-unienne – NDLR) privée ». Donc, oui, on a besoin d’une méga-machine digitale, mais en un sens marxiste plus précisément, c’est nos communs (« commons »), c’est l’air que nous respirons pour notre communication avec les autres. Il faut donc qu’il y ait contrôle par le public, mais aussi leur fonctionnement devrait être transparent pour le public.

Icon QuoteNous avons besoin, non seulement de santé nationale, mais d’une santé globale. Et ce n’est pas une demande communiste abstraite : nous en avons besoin maintenant.

Mon espoir n’est pas un rêve avec des mesures communistes, même Trump – d’accord, il a triché, il a donné des millions, des milliards aux entreprises – mais il a dû donner à tous les foyers ou à tous les Américains 2 000 dollars, etc. Ceci n’est pas une mesure capitaliste, ceci n’est pas enraciné dans une position du prolétariat. Non, c’est simplement une forme de revenu universel. Au Royaume-Uni, Boris Johnson a dû nationaliser temporairement le réseau de voies ferrées. À nouveau, nous devrons prendre cette direction. Je ne parle pas d’un gouvernement mondialisé, parce que ceci emmènerait de nouveaux dangers de corruption centralisée, mais nous avons besoin de mécanismes d’État efficients, en collaboration avec la vie publique la plus basique – les banlieues, les communautés locales et la coopération internationale. Sans ça, je ne veux pas imaginer le futur qui nous attend. Je ne suis pas d’accord avec lui sur le plan philosophique, mais je suis d’accord avec Bruno Latour quand il dit que la crise du coronavirus est une répétition de ce qui doit venir du fait du réchauffement global.

Que faire alors ?

Slavoj Zizek Nous devons être prêts aux paradoxes inattendus. Lénine était toujours attentif à ça. Le seul moyen d’affronter ceci est la coopération internationale. Nous avons besoin, non seulement de santé nationale, mais d’une santé globale. Et ce n’est pas une demande communiste abstraite : nous en avons besoin maintenant. J’espère, mais je n’en suis pas sûr, que nous serons capables, d’un point de vue léniniste, d’utiliser cette opportunité. Comme Lénine l’aurait dit, nous sommes dans une situation éminemment politique. Il ne s’agit pas de ce que, en ce moment, nous sommes dans une urgence sanitaire, donc nous devons obéir aux instructions de l’État et, attendons, la politique viendra après. Non ! Tout le monde le sait. Trump, Bill Gates, tous savent qu’on ne peut pas revenir vers l’ancienne normalité. Et là, comme je le dis dans un nouveau texte, en référence à une nouvelle de science-fiction très courte, très belle et obscure, de Robert Sheckley, Store of the Worlds, nous habitons dans un monde de « magasins de mondes ». Différents mondes nous sont offerts : le monde de Trump, capitalisme brutal, des milliers sont sacrifiés, le monde sous contrôle technologique, et d’autres options. Si nous n’avions jamais vécu un moment éminemment politique, c’est maintenant. Un ami chilien m’a dit que, quand il y eut les grandes manifestations au Chili, l’automne dernier, quelqu’un de gauche avait écrit un graffiti sur un mur : « Une autre fin du monde est possible. » Celle-ci devrait être notre devise. Oui, c’est la fin du monde tel que nous le connaissons. Mais la réponse léniniste ne devrait pas être : « Ne vous inquiétez pas, c’est la fin du monde capitalisme global. » Au contraire, nous ne devrions pas accepter ce que ceux qui sont au pouvoir sont déjà en train de préparer pour nous : un capitalisme du coronavirus. Notre devise doit être : une autre fin du monde est possible.

Comment répondre à ce concept d’ennemi invisible et à ce discours martial de « guerre contre le virus » ?

Slavoj Zizek C’est une échappatoire du « Réel ». Je ne suis pas d’accord avec la formule « nous nous battons contre un ennemi invisible ». Nous avons eu tout le temps pour concevoir la stupidité profonde du virus. Ce n’est pas un ennemi qui complote pour nous détruire et joue une certaine stratégie. C’est à peine biologique, c’est plutôt une entité chimique : fondamentalement un mécanisme chimique de reproduction. Donc c’est déjà une mystification quand on le perçoit comme une lutte contre un ennemi. C’est là la stupidité de la peur, et ce qui est si difficile à accepter. C’est pourquoi je n’aime pas les métaphores militaires : « Nous sommes en guerre. » On est en guerre contre un ennemi qui essaie de te vaincre et que tu essaies de vaincre. Ceci n’est pas une guerre en ce sens. C’est un virus ! La chose la plus stupide que tu puisses imaginer. Et c’est très difficile pour notre narcissisme humain de l’accepter.

Il y a un appareil politique et idéologique qui travaille…

Slavoj Zizek Absolument, ce n’est pas seulement pure biochimie ou biologie. On devrait analyser les conditions sociales précises du monde moderne global, du capitalisme sauvage, des modèles de consommation. Je crois à la science. Mais la science n’a pas de réponses claires, elle est ambiguë. Ça, c’est pour moi le moment de Lénine. Lénine était comme un poisson dans l’eau dans ces situations ambiguës dans lesquelles il faut être sans équivoque pragmatique mais en même temps demeurer fidèle à ses principes.

Entretien réalisé par Pol Boixaderas

(1) La Révolution aux portes. Sur Lénine, présentation et postface de Slavoj Zizek, le Temps des cerises, 441 pages, 20 euros.
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