2) Pour attendre le 11 mai, réfléchissons avec Emmanuel Todd,suite 1...

Publié le par Pour une vraie gauche à Lannion

 

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LVSL : Quel rapport Macron entretien-il avec la République ?

E.T. : Macron n’est plus républicain. Il veut abolir le système de retraite sans prendre le temps d’une étude sérieuse de l’INSEE sur l’impact démographique et économique du système futur pour avoir un système complet et pensé. Le saut dans l’inconnu d’un système de retraite indéfini, de non-retraite (universelle à point) produit un régime post-républicain. Dans une démocratie normale les choses ne pourraient pas se passer comme ça. Des constitutionnalistes réfléchiront peut-être en exil en Angleterre sur ce qu’il s’est passé dans la République française.

Quand les enquêtes de Fourquet nous montrent les gendarmes comme un groupe largement pénétré par les idées du Front National, nous devons envisager une aggravation de la situation. La situation au sein de la police doit être pire car dans la gendarmerie, il y a quand même une certaine forme d’éthique propre à l’armée. À titre d’exemple, les gendarmes ne sont responsables que de 10 % des tirs de LBD.

Je reviens à votre question précédente : vous admettiez qu’au niveau politique, une collaboration pouvait être envisagée. Si cela existe déjà par l’État autonomisé que décrit Marx, au niveau électoral, on ne voit en effet pas très bien comment tout ça peut fonctionner.

Logiquement, les bases électorales restent incompatibles. Le vote Front National est encastré dans un monde ouvrier qui refuse la caste supérieure, aliénée, en opposition frontale avec l’aristocratie stato-financière. Une alliance électorale est-elle possible avec le macronisme recentré à droite ? En ce moment le macronisme est rejeté par sa base venue de la gauche, pour des raisons économiques (les retraites), mais aussi morales : les yeux éborgnés et les mains arrachées créent un clivage moral aussi important que le clivage économique. Les gens qui ont voté pour les Verts aux européennes n’ont pu accepter cette violence. On ne voit pas vraiment comment l’électorat macroniste actuel, toujours au-dessus de 20 %, mais plutôt centré sur des gens très riches, assez vieux, de droite classique, ferait jonction avec le monde ouvrier en décomposition du nord-est. Une fois que l’on a dit ça, on a la réponse : il faut abolir les élections, entretenir le désordre dans la partie centrale de la société, empêcher l’émergence d’une force centrale organisée, ce léninisme libéral que j’appelle de mes vœux. Enfin créer une situation de confusion suffisante pour que les élections soient abolies.

Mon livre est un livre assez noir, certes remplis de blagues, mais dans la catégorie « humour : politesse du désespoir ». J’avais fait allusion à Fantomas en présentant mon livre chez mon éditeur, Le Seuil. Une phrase de Fantomas m’a guidé : « Bien sûr, je tue pas mal, mais toujours avec le sourire »  : pour moi c’est l’esprit du livre. Pourquoi pleurer pendant un désastre, si on a quelques belles formules en français. Et puis le rire est une arme. C’est un bouclier, une arme défensive pour soi-même, mais aussi offensive. Le macronisme est en marche, mais il est fragile, mené par des bureaucrates conformistes qui n’ont jamais pris de risques physiques, aventurés sur un terrain qui leur fait peur à eux-mêmes. Je pense que l’humour est une arme s’ils ont, comme je le crois, peur.

LVSL : Nous voulions évoquer avec vous l’Illusion du bloc bourgeois de Bruno Amable et Stefano Palombarini. Qu’est ce qui a pu retarder la convergence de la bourgeoisie de gauche et de celle de droite ? Qu’est-ce qui explique qu’une certaine proportion d’entre eux se reconnaissaient encore dans le clivage plus traditionnel Mélenchon/Fillon ? 

E.T. : Je voudrais m’excuser auprès de tous les chercheurs français qui ont fait du boulot utile en politologie et que je n’ai eu pas le temps de lire. Quand je m’y suis mis, j’étais sur des recherches de fond : une comparaison entre le néolithique européen et l’Amérique pré-colombienne. Ce n’est pas un livre universitaire. Votre question est une rétrogradation de deux crans dans l’histoire. Vous me demandez pourquoi le macronisme n’est pas apparu plus tôt et pourquoi il est apparu de façon imparfaite. Quand j’écrivais L’Illusion économique (1997), on pouvait mettre en correspondance niveau de diplôme et situation économique privilégiée. Je pense que les théories actuelles en sont restées à cette étape, et on peut effectivement se demander pourquoi il n’y a pas eu fusion de ces 20 % d’en haut plus tôt. Mais tout simplement par retard des mentalités sur l’évolution économique objective, phénomène banal. Il est normal qu’il y ait un retard entre l’émergence d’une catégorie, définie par l’éducation et des privilèges économiques, et son accession à la conscience en termes de représentation politique. Le mouvement de l’histoire continue et au moment même où la petite bourgeoisie CPIS s’unifie et vote Macron, son statut économique se dégrade et ses études supérieures ne lui assurent plus un véritable privilège économique. Les mentalités restent en retard. Nous passons donc directement de la non-conscience à la fausse conscience.

Je ne comprends pas pourquoi on s’en étonne. Penser que tout puisse se passer au même moment, si vous voulez, c’est comme un physicien qui dirait : le principe d’inertie c’est du flan, et si vous sautez du train, vous devez être à une vitesse 0 par rapport au quai tout de suite. L’une des maladies interprétatives de l’époque, d’ailleurs, c’est que politiques et idéologues fonctionnent comme si il n’y avait plus de principe d’inertie historique. Ça donne des propositions du genre : Non maintenant ce ne sont plus les États-Unis qui incarnent l’idée de démocratie libérale, parce que Trump est trop vilain, mais c’est l’Allemagne d’Angela Merkel.

L’Allemagne qui a inventé le nazisme passe directement au statut de pays central de la démocratie libérale. Inertie zéro. Vous allez voir, dans les années qui viennent, si la démocratie américaine craque et si l’autoritarisme allemand s’est évaporé !

LVSL  : La fausse conscience semble être la notion centrale du livre. Comment y avez-vous eu recours, et comment affecte-t-elle les classes sociales ? Finalement, pourquoi a-t-on l’impression de passer sur le divan à chaque fois qu’on lit un livre d’Emmanuel Todd ?

E.T. : D’abord, excusez-moi de le rappeler, mais c’est nécessaire parce qu’on me qualifie toujours de provocateur, d’agité en somme, mais j’ai quand même fait 46 ans de recherche. Cela fait presque un demi-siècle que je vis dans le domaine de la réflexion historique et des sciences sociales. J’ai beaucoup travaillé, et lu peut-être 75 % des textes importants. J’ai commencé à penser à l’histoire avant de faire de la recherche, puisqu’à 16 et 17 ans j’étais membre des jeunesses puis du Parti communiste. J’ai donc démarré avec une formation marxiste de base. Or la fausse conscience est au cœur du marxisme originel, de L’Idéologie allemande, de certains morceaux de la Critique de l’Économie politique, qui parlent du fait que les gens ont des difficultés à comprendre ce qu’ils sont dans la structure sociale…

Mon modèle d’analyse des structures familiales a été construit contre le marxisme et en partant d’une interrogation, d’une question que Marx ne pouvait pas se poser : pourquoi les révolutions communistes ont-elles eu lieu dans des pays sans véritable prolétariat ? Ce que j’ai appris en anthropologie à Cambridge m’a mené à la réponse suivante : le communisme n’a percé de manière endogène que dans des pays de structure familiale communautaire (les fils restent associés au père en milieu paysan). Ailleurs d’autres types familiaux ont mené à d’autres idéologies. Cette hypothèse était une généralisation de celle d’Alan Macfarlane qui dérivait l’individualisme anglais de la structure familiale nucléaire anglaise. Elle permet d’expliquer pourquoi la crise économique de 1929 a donné Roosevelt en Amérique, des conservateurs asthéniques en Angleterre (mais qui ont accepté une dévaluation de la livre quand même), Léon Blum en France, le premier président du Conseil d’origine juive, et Hitler en Allemagne : les différences de structures familiales et de valeurs expliquent la divergence des nations en période de crise économique. Elles permettront vraisemblablement aussi d’expliquer la diversité des réactions nationales à la crise sanitaire du coronavirus.

J’ai pu développer cette idée car je vivais alors durant une période de prospérité économique. J’ai eu le temps de la poser, parce que nous n’étions pas, entre 1970 et 1990, harcelés par l’urgence économique et sociale. La prospérité nous a donné l’espace de respiration nécessaire pour prendre le temps de regarder des variables historiques plus profondes que l’économie. Mon modèle fonctionne, même si la recherche académique ne m’a pas, pour l’essentiel, suivi, par refus de regarder les données. Phénomène extraordinaire : les sociétés libérales ne veulent pas savoir la vérité sur elles-mêmes, mon royaume n’est pas de ce monde. Je suis injuste avec moi-même : au Japon, pays de famille souche, autoritaire et inégalitaire, je n’ai pas de problème. Les Japonais trouvent l’idée d’une détermination par les structures familiales naturelle. Il m’arrive parfois de me demander si je n’y représente pas une sorte de néo-confucianisme universalisé.

 

« Il y a une remontée des conflits de classe. »

Nous passons maintenant à une période différente avec la baisse du niveau de vie. Terminé la pause paisible. Il y a une remontée des conflits de classe. L’économie et le marxisme redeviennent importants. J’aimerais donner une petite précision sur le marxisme que j’utilise, qui est fortement ethnologisé, et qui n’implique aucun renoncement à l’explication par les valeurs familiales. Marx a étudié les luttes de classe en France en reprenant le concept d’historiens français, pour l’appliquer ensuite à toutes les sociétés et à tous les temps. C’est ça qui n’a pas marché : il y a certes des classes en Angleterre, par exemple, mais sur un mode stratifié. La notion de luttes de classes n’y a guère de sens. Preuve récente : un produit typique d’Eton, Boris Johnson, a pu séduire des prolétaires du nord de l’Angleterre. Aux États-Unis, le concept de lutte des classes est inopérant pour les mêmes raisons, mais avec en plus la prédominance des oppositions raciales. En Allemagne, avec une structure verticale de déférence et d’autorité, le concept de lutte des classes a été essayé mais cela a mené à Hitler. Cela ne marche pas non plus au Japon. Je le réintroduis donc uniquement pour la France, car la lutte des classes est notre identité. Être un bon Français et penser en termes de lutte des classes, c’est tout un. Tout un programme surtout !

Je retourne à l’inconscient. Il y a eu la fausse conscience de Marx, et puis j’ai fait de la sociologie. J’ai été initié à la sociologie par Henri Mendras, qui a été par la suite l’un des plus tolérants vis-à-vis de mes théories. Mais la sociologie n’est pas unifiée. Bourdieu, par exemple ne m’a jamais intéressé. Sa vision est trop inerte, trop fixiste : c’est dire que les ouvriers ont des problèmes que les cadres n’ont pas, formidable, mais c’est une sociologie qui décalque l’économie. C’est ne pas comprendre ce qu’est la sociologie originelle, celle qu’avaient fondé Tarde et Durkheim, sans oublier Le Play. Le Suicide de Durkheim est l’un de mes livres cultes. Il me fascine parce que je suis depuis toujours attiré par une perception statistique de la société et de l’histoire, même si je ne suis pas conceptuellement très fort en statistique. Corrélations, résidus de régression, je ne vais pas plus loin… C’est extraordinaire, émouvant de voir Durkheim étudier la régularité du suicide et son association à d’autres phénomènes – économiques, religieux, familiaux, évaluer ce que l’on appellerait maintenant des corrélations ou des non-corrélations, avant l’invention du coefficient de corrélation. C’est admirable et touchant, surtout venant de quelqu’un qui partait d’une formation de philosophe. L’idée fondamentale du Suicide, c’est que la sociologie doit s’occuper de phénomènes d’ordre collectif qui transcendent les individus et dont ils ne sont pas conscients. L’idée d’inconscient est au cœur de la définition originelle de la sociologie. Je peux évoquer aussi Gabriel Tarde, qui décrivait la société comme un long rêve ou cauchemar collectif, et finalement Max Weber qui dit, dans Le Savant et le Politique, que l’objectif de la sociologie est de révéler aux gens la signification logique originelle de leurs actes, le sens de leur propre action en termes de valeurs. La non-conscience durkheimienne et la fausse conscience du marxisme se complètent pour moi, même si je n’ai jamais eu l’énergie de tenter une articulation des deux concepts.

La vraie sociologie ne peut être que dévoilement. L’explication de l’idéologie par la structure familiale, c’est un type de dévoilement. L’hypothèse de la structure familiale fait d’ailleurs du marxisme socio-politique de masse une fausse conscience ; et la dévoile. Qu’est-ce que j’ai pris dans la gueule pour avoir dévoilé ! J’ai donné l’impression désagréable aux gens qu’ils n’étaient pas ce qu’ils croyaient être. Mais prendre des coups pour avoir dévoilé, cela devrait être accepté comme quelque chose de normal pour quelqu’un qui fait de la sociologie. Nous vivons quand même un paradoxe culturel, une incohérence plutôt : la psychanalyse a été acceptée et fait partie du bagage des gens éduqués, y compris dans les professions intermédiaires. Tout le monde parle d’inconscient individuel, mais la notion d’inconscient social s’exprimant dans des inconscients individuels n’est plus acceptée.

Ce qui choque c’est d’être dévoilé à soi-même, en tant qu’islamophobe quand on se pense tolérant (épisode Charlie) ou aujourd’hui en tant que loser quand on se pense winner : un exercice de dévoilement identitaire puis un exercice de dévoilement socio-économique. C’est plus facile pour moi aujourd’hui, car au moment du Qui est Charlie ?, je prenais de front des gens de mon milieu qui étaient dans une bonne conscience absolue. Cela a été si dur que j’en suis tombé malade. Ce n’est pas du tout ça en ce moment, un conflit économique est plus simple. Surtout, il y a une émergence rapide à la conscience quand on se rend compte qu’on va avoir une retraite deux fois moins élevée, au mieux. Aujourd’hui, je suis du côté de 80 % des français, et c’est un dévoilement qui passe mieux. Macron m’aide beaucoup par sa violence.

C’est une idée absurde de considérer qu’un type qui parle comme moi soit considéré comme arrogant. Ces gens se disent : Comment ose-t-il nous dire qui nous sommes ? Pour qui se prend-il ? Les raisons pour lesquelles je peux faire ça sont certainement spécifiques, mais n’ont rien à voir avec l’intelligence. Ma personnalité introvertie m’a coupé du monde, avec une déficience dans les rapports humains. Ça s’est inversé aujourd’hui, mais j’étais un timide pathologique et je suis toujours un introverti contrarié. Je me suis réfugié dans la recherche et ,en plus, dans un autre pays en Angleterre, avec la conséquence que 95 % des bouquins que je lis sont en anglais. Je suis vraiment un patriote français, mais intellectuellement, je vis dans un autre monde. Je vois mon pays, que j’aime, de l’extérieur tout en le vivant de l’intérieur, et cela n’a vraiment rien à voir avec l’intelligence.

Résister à la pression culturelle

C’est aussi une éthique de la vérité, qui me vient de ma famille. Je viens d’une famille qui peut résister à la pression culturelle parce qu’elle a une idée a priori de sa légitimité intellectuelle. Je ne suis pas, comme l’a dit je ne sais quel marxiste sur un blog, un grand bourgeois intellectuel. Je ne vous dis pas mon niveau de pension, mais je suis un français des plus normaux. Ceci dit, il y a déjà eu des intellectuels dans ma famille, mon grand-père Paul Nizan, que je n’ai jamais connu, puisqu’il est mort à Dunkerque en 1940. Un de mes ascendants directs Simon Lévy fut Grand-rabbin de Bordeaux, et avait écrit un Moïse, Jésus et Mahomet, ou les trois grandes religions sémitiques (1887) ; un autre était Isaac Strauss, musicien officiel de la Cour sous Napoléon III. C’est par lui que je suis cousin de Lévi-Strauss dont ma grand-mère Rirette me disait, qu’enfant déjà, il était très ennuyeux. Ma famille m’a transmis une idée (plus qu’une idée en fait, un tempérament) : le droit de penser tout seul. Un exemple : Genet vient déjeuner à la maison, il part et ma mère commente : quel con (rires). Je me vois à 25 ans, à Vienne, discutant avec un ami, Thierry Morax, malheureusement mort noyé au Costa-Rica en tentant de sauver une autre personne. Nous faisons connaissance, fort désœuvrés tous les deux, durant un week-end de début d’été 1975 chez des amis de mon père (grand journaliste et biographe, ami de Jean-François Revel et d’Emmanuel Le Roy-Ladurie, oui je suis un héritier culturel). Il venait de rater l’agrégation de lettres et ma femme m’avait laissé en plan. Avec Thierry nous décidons, soudainement, d’aller à Budapest. À Vienne, cela devait être à l’aller. Puisque nous ne nous connaissions pas encore très bien, je trouvais qu’il manifestait vis-à-vis de personnes comme Barthes une déférence exagérée. Je sentais chez lui une sorte de respect intellectuel a priori, alors que lui était un enfant de très grand bourgeois, se faisant déposer à l’entrée du village par ses amis de gauche lorsqu’il allait voir ses parents durant le week-end, pour cacher qu’il marchait ensuite jusqu’au château, leur maison. Moi, on m’a appris très jeune à me moquer de gens comme Barthes ou comme Bourdieu. Ce n’est pas de l’intelligence, c’est éducatif. Je dois énormément à ma famille.

LVSL : Pensez-vous que l’INSEE participe à la fausse conscience ?

E.T. : J’ai toujours pensé que les chiffres bruts n’étaient pas falsifiés, ce que je dis dans le livre, mais je dois avouer que j’en suis moins sûr maintenant. Enfin, mettons… L’utilisation des chiffres et la présentation qui en est faite, la définition des indices qu’on en tire sont hautement biaisés et produisent des résultats trompeurs. L’INSEE dépend de Bercy et relève donc de l’appareil d’État. Il n’est pas indépendant à la fois à cause de cette relation organique avec l’État et parce que les gens de l’INSEE appartiennent à la petite bourgeoisie CPIS et sont largement soumis à son idéologie du moment.

J’ai pour l’essentiel repris les conclusions de l’ouvrage de Philippe Herlin, Pouvoir d’achat, le grand mensonge sur le niveau de vie. Mais j’y ajoute un contrôle externe par d’autres variables, démographiques, qui me semblent beaucoup plus sûres par nature que les variables économiques et particulièrement les indices de prix : l’évolution de l’âge médian en hausse rapide des acheteurs de voiture par rapport à l’évolution de l’âge médian de la population, le fait que l’on a déjà eu des petites hausses de la mortalité infantile dans les territoires socialement défavorisés, le fait que la fécondité a baissé pour tous les niveaux de revenus, le fait que la mobilité géographique des populations ralentisse. J’en conclus un déclin du niveau de vie. Sans cette constatation d’une baisse du niveau de vie, un historien raisonnable ne peut pas comprendre le phénomène gilets jaunes et la sympathie générale qu’il a suscité. J’ai été attaqué par la direction de l’INSEE. Il y a un nouveau blog, avec tellement peu de choses dedans (3 articles dont une réponse à ce que je dis) que je n’ai pas réussi à comprendre s’il était toujours en activité. Ma femme a lu ce matin la réponse de Benoît Ourliac, et m’a dit « Mais pourquoi veulent-ils justifier tout ce que tu dis ? ». Ils valident le 6 % affecté au logement dans l’indice des prix, décortiquent en locataires, du parc privé, du public, propriétaires, etc. Puis ils maintiennent qu’acheter son appartement ne vaut pas, parce que c’est considéré comme un investissement. C’est très peu imaginatif dans le contexte actuel d’ouragan sur les retraites : on ne peut séparer l’achat d’un logement du problème des retraites, car on achète désormais un logement pour se mettre à l’abri. Il y a tout un complexe retraite-logement-sécurité qui va devenir l’un des enjeux du débat. Je vous répète ce que j’ai dit à la librairie La Procure. L’INSEE, en tronçonnant de façon rigide (locataire A, B, acheteur, possesseur de logement), tout cela ne peut avoir de sens socio-économique raisonnable qu’à deux conditions : que les gens ne changent jamais de catégorie comme dans une société de caste, et que cette société ignore la loi du marché… bref la grande Union soviétique au temps de Brejnev !

Sur ce point, je crois que les deux tiers des Français considèrent que le niveau de vie baisse, et que la position de l’INSEE est fragile. La réaction de l’Institut m’a enchanté, mais surpris. Alors, je me suis demandé : « mais d’où ça vient ce blog ? ». Je vois le nom d’Ourliac, je vais voir l’organigramme de l’INSEE, pour savoir si c’était un statisticien plein temps, un savant Cosinus, un type comme moi. Pas vraiment : c’est le directeur de cabinet du DG de l’INSEE ! Dans cet article de blog, il y a des trémolos pseudo-méthodologiques sur 75 institutions internationales (je dis ça au hasard, je ne me souviens plus du nombre) qui établissent des conventions sur les indices de prix à l’échelle mondiale et à l’échelle européenne, etc., et puis d’autres trémolos encore plus drôles sur l’indépendance de l’INSEE, qui n’est pas logiquement possible car l’Institut dépend de Bercy. Je vous laisse juger. Le directeur de l’INSEE Jean-Luc Tavernier fut un sarkozyste notoire. Au deuxième rang, je vois une figure rassurante comme Didier Blanchet, qui fut mon voisin de bureau à l’INED et auquel je serai éternellement reconnaissant de m’avoir clairement expliqué, il y a bien longtemps, l’articulation entre l’indicateur conjoncturel de fécondité et la descendance finale. Et puis je tombe sur le secrétariat général et c’est le jackpot idéologique : voici Karine Berger que j’avais croisée sur un plateau de Ce soir ou jamais. Berger c’est encore mieux que Tavernier : elle a certes comme lui la formation standard, X, ENSAE (polytechnique plus l’école de l’INSEE), et a grenouillé chez les socialistes comme lui chez les sarkozystes. Mais elle a de plus co-écrit et publié en 2011 un livre absurde, et qui nous rassure sur le mental de l’INSEE, Les 30 glorieuses sont devant nous. Si nous acceptons l’équation sarkozyste + socialiste = macroniste, l’INSEE apparaît politiquement à jour. Mais je vais continuer, tel un marchand de parapluie et de presse-purée. Ce n’est pas tout. Dans mon livre, j’explique pourquoi 2007 est une année tournant, d’abord à cause de la grande récession, mais aussi parce que les AGF rachetées apparaissent finalement sous le nom du groupe allemand Allianz. C’est comme si l’Allemagne se connectait alors au cœur de l’appareil d’État français. Or Karine Berger avait fait un petit tour par une filiale du groupe Allianz, pour revenir ensuite au cœur de l’appareil d’État, à la direction de l’INSEE. Et ce sont ces gens qui nous disent : nous sommes indépendants ! Et l’on s’indigne ensuite de la prolifération malsaine du complotisme ! Le détachement de Bercy ne suffira pas, il faudra aussi purger le haut de l’INSEE.

J’ai dû aller vite dans mon livre, mais je pense avoir seulement frôlé un problème statistique et économique beaucoup plus vaste, beaucoup plus général et qui va bien au-delà de l’INSEE et de son indice des prix. La déconnexion entre la mesure de la richesse et la réalité des pays. Le produit intérieur brut devient un concept creux. À titre d’exemple, lorsque j’ai écrit Après l’Empire, le PNB américain par tête était l’un des trois plus élevés, mais dans un pays classé 17e pour son taux de mortalité infantile. Depuis, le taux de mortalité a augmenté parmi les blancs de plus de 50 ans, et l’espérance de vie a baissé. La notion de PIB/PNB était adéquate dans une économie industrielle productrice de biens concrets – automobiles, frigidaires, machines-outils. Dans une économie de services, où ce que l’on produit a une valeur très social-conventionnelle, les indicateurs économiques traditionnels perdent leur sens et les sociétés deviennent aveugles. Il faut donc un renversement méthodologique à l’INSEE, et ailleurs, pour qu’on s’appuie sur des données plus concrètes, notamment démographiques. Au-delà des biens et service marchands, il faut intégrer pour mesurer le niveau de vie de manière bien plus réaliste les services hospitaliers et leur dégradation. C’est une incohérence supplémentaire de l’INSEE : il traite l’économie de marché comme si nous vivions dans un système de caste et une économie de type soviétique pour le logement, mais il ne relève pas la dégradation du niveau de vie entraînée par l’état de déliquescence des hôpitaux.

LVSL : Est-ce du cynisme dans ce cas ? Y-a-t-il à Bercy un masochisme des jeunes hauts-fonctionnaires qui, tout en participant à l’austérité budgétaire, constatent pour eux-mêmes des baisses de salaire et de progression à poste égal par rapport à leurs aînés ? Ou est-ce davantage du sadisme de leurs aînés ?

E.T. : C’est au-delà du cynisme : l’État français est en mode aztèque. Dans le livre, je spécule sur la mentalité de l’aristocratie stato-financière, qui m’apparaît beaucoup plus stato que réellement financière. Ils sont certes privilégiés, faisant carrière et fortune dans le privé, mais ils sont malheureux et frustrés car ils subissent à l’échelle européenne, voire internationale, depuis que l’euro a été créé, une formidable dégradation de statut. Ils sont maltraités par leurs homologues allemands, qu’ils doivent consulter en tout. C’est une classe humiliée qui s’intègre bien à mon modèle général d’une cascade de mépris descendant. Le mépris des prolétaires français pour les populations immigrées, ou celui qu’ils subissent eux-mêmes de la part des petits bourgeois n’est qu’un mépris très symbolique. En revanche, ce qui différencie l’aristocratie stato-financière, c’est qu’elle dispose des commandes du pays et peut librement se passer les nerfs sur la population. Le problème n’est pas le masochisme des jeunes, mais le sadisme de ceux qui gouvernent et je suis convaincu que la taxation des carburants et plus encore l’abolition du système des retraites n’est pas du tout un acte de rationalité administrative, mais un acte sadique perpétré contre la population française. C’est une déclaration de guerre de l’État profond à la société française. Les années d’après-guerre ont entretenu l’illusion que les classes dirigeantes étaient enfin sorties de leur folie millénaire. Je vous invite à regarder la biographie des premiers directeurs de l’INSEE, qui étaient des remarquables fonctionnaires, voulant construire un monde meilleur et servir l’intérêt général, même s’ils ne furent qu’une parenthèse dans l’histoire. En réalité, l’irrationalité déchaînée se situe toujours au sein des classes supérieures.

« Il faut se représenter une aristocratie stato-financière en proie à des pulsions et des tendances sadiques. »

S’il existe une tendance à humilier dans l’appareil supérieur de l’État, Macron était idéalement taillé pour le job. L’école des Annales, dont la méthode historique s’intéresse aux masses humaines, qu’elles soient populaires ou bourgeoises, refuse l’idée des personnalités dans l’histoire. J’y ai été formé. C’est un rejet de l’histoire événementielle et de quelques personnages connus, mais une prise en compte des forces collectives. Cependant, l’autonomisation de l’État avec une classe bureaucratique en lévitation au-dessus de la société, ravagée de sentiments sadiques parce qu’elle est humiliée à l’échelle européenne, me pousse à m’interroger sur la personnalité d’Emmanuel Macron qui a eu l’audace de prendre le pouvoir avec l’appui de ces hautes sphères. Je me pose tout de même la question d’une possible déviance psychique d’Emmanuel Macron qui, pour moi, est un homme qui souffre. Il avait déclenché les hostilités en parlant des intellectuels aux passions tristes et j’en étais venu à me demander pour quelle raison il en voulait aux gens de la génération de sa femme – dont je fais moi-même partie. Son agressivité extérieure est générale, envers les Anglais, les Américains, les Russes même s’il s’est quand même ici calmé depuis, ou si quelqu’un l’a calmé, suggérant qu’il existe quelque part dans les hautes sphères quelques personnes raisonnables. Il n’en demeure pas moins que son comportement et son agressivité vis-à-vis des gens ordinaires ou humbles, verbale par son langage, physique par la répression des manifestations, est très inquiétante.

soit à une certaine forme d’autisme soit, tout simplement, à de la bêtise.

Par conséquent, il faut se représenter une aristocratie stato-financière en proie à des pulsions et des tendances sadiques, mais si on pense en statisticien, on ne peut jamais inclure 100 % des gens dans une même catégorie. Il existe un certain pourcentage de personnes aux pulsions sadiques dans l’aristocratie stato-financière comme il existe un certain pourcentage de personnes raisonnables et il existe sans doute un conflit interne entre les gens de ces deux tendances. Certains d’en haut peuvent se dire qu’il faudrait se débarrasser de Macron. Beaucoup de grands patrons ne souhaitent pas qu’un conflit social se prolonge, ils préféreraient une option pacificatrice, de même qu’ils penchent certainement pour un règlement pacifique des négociations sur l’accord commercial avec le Royaume-Uni, sachant pertinemment que la France est sans doute le pays qui a le plus à perdre dans un conflit économique avec l’Angleterre. Si Macron nous met en conflit avec l’Angleterre, il met en danger ce qui reste du patronat français, autant qu’il menace les intérêts français au Royaume-Uni qui sont énormes : 200 000 Français vivent outre-Manche, majoritairement à Londres. Le Royaume-Uni est l’un des derniers pays développés avec lesquels la France a toujours un excédent commercial. S’il continue comme ça, il peut faire peur à une partie de la classe dirigeante. Lors de la crise des gilets jaunes, une partie du patronat a insisté pour que le gouvernement lâche du lest alors que la direction du budget a œuvré pour que les mesures gilets jaunes coûtent le moins cher possible à l’État et soient reportées vers les caisses de sécurité sociale, afin de légitimer les futures réformes de l’assurance-chômage et des retraites. L’État est plus violent que les grands patrons.

Depuis que vous m’avez posé la question, le confinement a commencé. Je me dis, à chaud, qu’il a dû être difficile pour Macron et sa bande de passer du rôle de persécuteur des Français ordinaires à celui de protecteur, pensant à l’épisode inouï qu’a été le premier tour des municipales : l’exécutif a alors pris le risque d’un coup d’accélérateur majeur à l’épidémie. Macron ne peut ici s’abriter derrière les préférences de l’opposition (Larcher, Jacob, Baroin), puisqu’il en a pris la décision et je ne peux m’empêcher d’évoquer là une pulsion sadique inconsciente. L’inconscient serait ici individuel et freudien. Il est vrai toutefois qu’une indifférence aux hommes et à la réalité du monde suffirait à expliquer ce choix des municipales. L’hypothèse du sadisme n’est peut-être pas absolument nécessaire, car cette indifférence à l’humanité pourrait d’ailleurs elle-même renvoyer, soit à une certaine forme d’autisme soit, tout simplement, à de la bêtise. Les historiens et, j’espère, les juges, vont avoir du boulot.

La suite bientôt ou sur

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