Vue d'Italie, l'insoutenable légèreté de la France

Publié le par Pour une vraie gauche à Lannion

Le seuil des 1 000 morts a été franchi dans la Péninsule, paralysée par l’épidémie plus tôt que son voisin.

Par Publié aujourd’hui à 11h00, mis à jour à 14h18

Le Monde

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Vue d'Italie, l'insoutenable légèreté de la France

Le seuil des 1 000 morts a été franchi dans la Péninsule, paralysée par l'épidémie plus tôt que son voisin

Jérôme Gautheret

Rome correspondant - Des chants, des cris de joie, des fumigènes... la fête était complète, mercredi 11 mars au soir, aux abords du Parc des Princes. Le Paris-Saint-Germain y jouait à huis clos son huitième de finale retour de la Ligue des champions contre le Borussia Dortmund, et la victoire finale (2-0), mettant un terme à des années de désillusions européennes, était la plus belle des consolations.

Pourtant, on peut tout à fait aimer le football et avoir trouvé embarrassantes, voire franchement déplacées, les scènes de liesse qui ont entouré, à l'extérieur du stade, cette qualification. Ces images font leur effet, mais vu d'Italie, l'impression est tout autre, à l'heure où le coronavirus a fait tomber une véritable chape de plomb sur le pays. Car en quelques jours, c'est un abîme qui s'est créé, dans les perceptions du risque, entre les deux pays.

Mardi, les joueurs de l'Atalanta Bergame avaient, eux aussi, remporté leur match contre le FC Valence, obtenant une qualification historique pour les quarts de finale de la plus prestigieuse des coupes européennes, dès leur première participation. Mais au soir de cet exploit, l'état-major du club a aussitôt appelé les supporteurs... à rester chez eux et ne surtout pas se rassembler pour fêter la victoire. Malgré la liesse, la consigne a été respectée. Plus tôt, les 1 200 tifosi de la Curva Nord, qui avaient dû renoncer au déplacement à Valence, ont offert le montant du remboursement de leur billet (50 euros par personne, 60 000 euros au total) aux hôpitaux de la ville.

Réaction tardive

Il faut dire qu'au soir du jeudi 12 mars la province de Bergame comptait 2 136 malades pour 1 million d'habitants, soit plus que la France entière. Dès lors comment s'en étonner , les comportements s'adaptent, et la fête monstre qui aurait eu lieu en toute autre circonstance devient tout à coup inenvisageable. Le même jour, le cap des 1 000 morts a été franchi sur l'ensemble de l'Italie.

Depuis plusieurs jours, l'essayiste italien Giuliano Da Empoli, ancien conseiller de Matteo Renzi et grand amoureux de la culture française, envoie depuis Paris, sur les réseaux sociaux, des photographies des files d'attente à l'entrée du Théâtre de l'Odéon. « Macron a fait un beau discours, mais ce soir encore les Parisiens sont allés au théâtre », a-t-il publié dans la soirée de jeudi sur Twitter, accompagnant ses mots d'une image de file d'attente devenue proprement inimaginable en Italie. Quelques heures plus tôt, il avait tweeté, de façon un peu sarcastique, une célèbre phrase de Blaise Pascal : « Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, dans une chambre. »

Que la perception du risque évolue à toute vitesse, dans une telle situation, quoi de moins étonnant ? L'Italie aussi a connu il y a une semaine autant dire une éternité le temps des réactions bravaches, des apéritifs de résistance et des embrassades dans la rue. Avec le recul, ces réactions apparaissent sans doute puériles, mais elles peuvent tout à fait se comprendre, les messages contradictoires des scientifiques et des autorités n'ayant cessé de se succéder. Il y a dix jours, le mot d'ordre à Milan, diffusé par le maire Beppe Sala, était « Milano non si ferma » (« Milan ne s'arrête pas »). Désormais on n'entend presque plus le maire de Milan, et le président de la région, Attilio Fontana, ne cesse d'enjoindre aux autorités de décréter l'arrêt total des activités non vitales, y compris des transports et de l'industrie, dans l'ensemble de la région lombarde. Vu d'Italie, la réaction française, annoncée par Emmanuel Macron jeudi soir, apparaît bien tardive.

De plus, au regard de l'angoisse qui monte, dans le nord du pays, à mesure que paraît chaque jour plus probable l'effondrement d'un système de santé pourtant considéré comme l'un des meilleurs du monde, certaines remarques françaises sur la gestion italienne de la crise ont été particulièrement mal perçues. Ainsi de la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, qui, au sortir du conseil des ministres du 11 mars, a déclaré : « L'Italie a pris des mesures, je pense notamment aux contrôles de température à l'arrivée des vols en provenance des zones à risque, qui n'ont pas permis d'enrayer l'épidémie. »

Tronquée par les médias français en « L'Italie a pris des mesures qui n'ont pas permis d'enrayer l'épidémie », la phrase a provoqué une tempête sur les réseaux sociaux italiens : même le très francophile et très modéré ex-premier ministre italien Enrico Letta, aujourd'hui doyen de l'Ecole d'affaires internationales de Sciences Po, n'a pas manqué de dénoncer « du n'importe quoi .

Même si, en l'espèce, ces critiques, dues à une citation déformée, peuvent sembler sans objet les contrôles de température à l'entrée du territoire italien, instaurés pour des raisons de communication politique plus que de santé publique, ont été notoirement inefficaces , il serait trop facile de balayer d'un revers de la main les accusations de condescendance envers l'Italie et de légèreté coupable dans la gestion de la crise formulées contre la France de ce côté des Alpes.

L'exemple de Singapour

Certes, l'Italie a sans doute fait des erreurs au début de la crise, mais son système de santé surtout dans le nord du pays n'a rien à envier au français. Bien sûr, la gestion de la crise n'est pas allée sans cafouillages et problèmes de communication, et sans doute les réponses italiennes peuvent-elles être amendées, notamment au regard de la gestion exemplaire de l'urgence dans des pays comme Singapour ou la Corée du Sud.

Mais le défi qu'affronte la France n'est pas différent de celui auquel l'Italie était confrontée il y a une grosse semaine. Le message italien est limpide, et il doit être entendu comme tel, abstraction faite des arrière-pensées qui souvent polluent la relation franco-italienne. Il tient en quelques mots : nous sommes passés par , ne faites pas comme nous, agissez de façon radicale avant qu'il ne soit trop tard.

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