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Publié par Pour une vraie gauche à Lannion

Même si chez nous la description du Lrem  de base ne correspond pas, c'est plutôt le minable lèche-cul choisi par en haut pour une médiocrité qui assure la fidélité aux maitres, le document ci-dessous mérite notre attention.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/01/31/la-reforme-des-retraites-ressemble-a-un-immense-jeu-de-massacre_6027875_3232.html

 

Quand la réforme des retraites tourne au jeu de massacre démocratique

La cinquième république est malmenée par la perversion des usages gouvernementaux, estime un collectif de personnalités, dont Miguel Benasayag, Belinda Cannone, Dominique Méda et Bernard Stiegler.

Vendredi 31 Janvier 2020

L’avenir s’obscurcit. Après plus de cinquante jours de grève, la réforme des retraites ressemble encore à un immense jeu de massacre. D'un côté, il y a des grévistes exténués qui n’obtiennent toujours rien. De l’autre côté, il y a un gouvernement qui s’apprête à adopter de force une réforme alors qu’elle est refusée, peu ou prou, par les deux tiers des français et que plusieurs de ses aspects essentiels, sur le fond comme sur la forme, sont critiqués par le conseil d'état.

Au milieu de ce champ de ruines, il y a un cadavre, c'est notre croyance individuelle et collective en un avenir qui pourrait être meilleur que notre présent, lequel n’est plus, tant s’en faut, « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui », chanté jadis par Mallarmé. Nous devrions nous résigner à travailler plus longtemps, pour des pensions dont il faudrait compenser l’effondrement, en recourant de plus en plus à la retraite par capitalisation. A rabattre ainsi l’inquiétude de l’avenir sur le présent, nous construisons une prison pour nos projets d’aujourd’hui.

Nous comprenons alors que la politique n’est plus l’invention d’un avenir commun, elle se réduit, dans les deux camps, à un combat de chiffres. En réaction contre un gouvernement qui calcule le futur endettement du système de retraites, les syndicats se voient contraints de calculer les baisses de pension, ce qui a pour effet délétère de faire passer à la trappe, dans les négociations, leurs propositions de progrès social, écologique et féministe, ainsi que leurs alertes sur la souffrance au travail. Il faut dire que le système de retraites par points, de même que les retraites par capitalisation, contraindront tout le monde à calculer tout le temps et à se sentir comptable de chaque baisse de revenus, de chaque accident de la vie et de chaque échec, et d’en subir les conséquences jusqu’à la fin de ses jours.

Le système de retraites actuel a au moins l’avantage de garantir une pension d’un montant clairement déterminé. Il est une assurance qui permet de laisser libre de s’inventer une autre vie, la retraite venue. Comment l’avenir pourrait-il être désormais autre chose qu’une spéculation inquiète ? Dans notre aujourd’hui désabusé, las et laid, les lendemains ne chantent plus. En fait d’avenir et de devenir, nous ne pouvons qu’imaginer un inéluctable réchauffement climatique, la montée des eaux et des inégalités sociales et une probable nouvelle crise financière. Surtout, nous serions condamnés à être spectateurs d’une crise politique majeure qui nous empêche d’envisager toute alternative.

La cinquième république évolue vers un nouveau régime. Ce régime, nous hésitons encore à le qualifier, car il ne dit pas son nom, il n’assume pas l’esprit de ses lois ni surtout de ses usages et il est encore rampant, même si ses contours se précisent. Nous savons en tout cas ce qu’il n’est pas, ou plutôt ce qu’il n’est plus. Il ne saurait prétendre au nom de démocratie. Et à nous, signataires de cette tribune, hommes et femmes intellectuels, artistes et journalistes engagés, ce nouveau régime nous semble plus qu’inquiétant. Il nous fait peur. Il a le goût lacrymogène du poivre et du sang. Il a les accents goguenards de discours prononcés par des gouvernants isolés comme jamais par le pouvoir. Il a l’éclat scandaleux d’inégalités sociales de plus en plus criantes.

Il semble presque normal de voir un président de la république et ses ministres gouverner contre la majorité des citoyens. Que le régime de la cinquième république ait été pensé comme présidentialiste, d’aucuns disent monarchique, Charles de Gaulle lui-même ne s’en cachait pas. Mais, dans une constitution qui donnait une assise et un poids prédominant à l’exécutif par rapport au parlement, l’usage voulait que l’on ne gouverne pas contre la volonté du peuple. Car enfin, même tout-puissants pendant la durée d’un mandat, il fallait bien que les gouvernants envisagent leur réélection.

Nous dénonçons la professionnalisation du monde politique et nous avons bien des raisons de le faire, d’autant qu’elle est une des causes de la dérive que nous décrivons ici, mais cette professionnalisation politique avait paradoxalement un effet modérateur sur le plan constitutionnel. Si l’on voulait poursuivre sa carrière politique, on ne pouvait passer pour une personne qui se moque de l’opinion publique et des contre-pouvoirs. En 1995, sur les retraites déjà, et en 2006, sur le Contrat Première Embauche (CPE), l’exécutif plia. Il avait pourtant les moyens constitutionnels de n’en rien faire.

Des aventuriers ont pris le pouvoir et non de simples citoyens, comme on a voulu le faire croire, car ces élus sont issus de milieux très favorisés et les ministères regorgent de hauts dirigeants d’entreprises. En prétendant gouverner avec des personnalités issues de la société civile, Emmanuel Macron a constitué un parlement inféodé comme jamais à son chef, sans courant, sans tendance et sans fief électoral à sauver, ou si peu, des personnes qui, sorties du monde des affaires ou de professions gratifiantes et bien rémunérées, peuvent envisager sans crainte de les exercer de nouveau quand leur mandat sera achevé.

Le régime bascule vers une forme délibérément autoritaire, où il devient inutile de manifester une quelconque opposition au pouvoir, qu'elle soit syndicale, politique ou citoyenne, et où les forces de police sont chargées d’assurer la répression de plus en plus dure de mouvements qui eux-mêmes se durcissent. Où cela va-t-il nous mener ?

En disant que notre avenir se referme, nous ne prônons pas une irresponsabilité politique, ignorante des réalités économiques, sociales et écologiques. Nous pensons, au contraire qu’il faut réinventer la démocratie, alors que l’on est en train de la miner par une perversion des usages gouvernementaux et par la désespérance des mouvements sociaux, des contre-pouvoirs et des corps intermédiaires. Seule une véritable démocratie peut redonner aux citoyens que nous sommes le sens et le goût de leurs responsabilités, mais aussi refonder notre communauté politique pour œuvrer à un monde plus humain, plus juste et plus respectueux de son environnement.

Un monde dans lequel nous aurions vraiment envie de vivre. Mais encore faut-il croire effectivement au dialogue social et en la démocratie. Et que pourrait être cette dernière, aujourd’hui, sinon une démocratie convivialiste, c’est-à-dire une démocratie qui fasse toute sa place au vivre-ensemble, à la convivialité et au débat politique, qui s’appuie sur les expérimentations sociales et écologiques, qui permette la participation et la créativité de tous les citoyens et qui nous rende acteurs de notre destin politique pour retrouver le goût des possibles.

Premiers signataires :

Miguel Benasayag, Belinda Cannone, Sébastien Claeys, Susan George, Roland Gori, Aude Lancelin, Dominique Méda, Monique Pinçon-Charlot, Michel Pinçon, Bernard Stiegler, Florent Trocquenet-Lopez, Paul Alliès, Jean-Loup Amselle, Alain Bertho, Pascal Buresi, Jean-Louis Comolli, Thomas Coutrot, Sophie Desrosiers, Patrick Farbiaz, Bernard Fischer, Florent Gaudez, Benoît Hazard, Odile Hélier, Antoine Peillon, Alessandro Stella, Sophie Wahnich

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