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Publié par Pour une vraie gauche à Lannion

 

Je ne cache pas que les dissensions qui s’y manifestent m’inquiètent pour l’avenir de notre gauche. Je ne voudrais pas que l’avancée remarquable accomplie en 2017 soit d’une manière ou d’une autre remise en question. Je ne participerai en août à aucune université d’été. Le texte qui suit — bien long… – est donc pour moi une façon indirecte de contribuer à la réflexion.

1. Les polémiques dans la gauche de gauche — et d’abord entre les anciens alliés du Front de gauche — ont un fondement objectif, source d’extrême difficulté : la politique a franchi un seuil ; un ou plusieurs cycles se sont refermés. Le mouvement ouvrier à l’ancienne est essoufflé, le mouvement critique dans toutes ses composantes, politiques, syndicales ou associatives, peine à trouver de nouveaux repères ; la gauche politique est à refonder. Le XXIe siècle est bien entamé, mais notre gauche vit toujours au siècle précédent. En cela, la FI a raison de de s’immerger dans l’idée qu’il faut désormais faire du neuf. Mais la façon dont beaucoup des siens pensent la novation ne me parait pas toujours à la hauteur des enjeux.

2. Les Français ne font plus confiance aux partis, les notions de droite et de gauche sont discréditées, la démocratie représentative seule ne satisfait plus : en bref, la politique est en crise. Puisque tout vacille, mieux vaudrait revenir au fondamental, se tourner vers l’absent de la scène publique, c’est-à-dire le peuple. Foin des idéologies, des alliances, de la gauche, de la raison pure : il faut parler au peuple et, pour qu’il agisse enfin, l’émouvoir. On découvre la lune : la politique n’est pas affaire seulement de raison, mais aussi d’émotion. Qui ne parle pas d’affect est hors du coup… La force du populisme de droite tient à ce qu’il a su toucher le cœur des délaissés ; faisons comme lui. Qu’importe la direction où il va, dès lors que le peuple se lève…

Un intéressant article du Monde diplomatique, il y a quelques mois[1], mettait l’accent sur l’exemple du Mouvement 5 étoiles. Il n’a pas de programme, pas d’idéologie (il serait « post-idéologique »), ne se veut ni de droite ni de gauche. Comme le disait son fondateur, « Beppe » Grillo, il est « du côté des citoyens » et il est un mouvement « adaptable ». Une fois au pouvoir, nul ne sait de quel côté il va tomber. L’auteur de l’article le compare aux partis « pirates » (éloge de la démocratie directe et de la transparence, de la liberté d’informer, de la lutte contre la corruption) et conclut en affirmant que « d’autres devraient s’inspirer, pour le meilleur et pour le pire, de la stratégie du M5S ».

Sur le papier, pourquoi pas? Le problème est qu’il y a… la pratique : au Parlement européen, les députés du M5S siègent avec Nigel Farage et Florian Philippot; et quand il s’agit de gouverner, le mouvement va avec l’extrême droite italienne. Quand on se dit antilibéral et anti-immigration, où penche la balance en 2018? Pas du côté de l’émancipation. En vérité, il en est du «ni droite ni gauche» comme du «dégagisme» : celui-là pénalise d’abord la gauche (Italie, Corse…); quant au «ni-ni», il porte vers la 

 

 

[1] Luca Manucci, «Ni droite ni gauche… ni centre», Le Monde diplomatique, avril 2018.

 

droite… comme on le sait depuis toujours[1]. Tout parti pris réputé « antisystème » (un mot creux à la mode de plus, après « populisme » et « totalitarisme ») n’est pas bon à prendre. S’il est une leçon italienne, elle se trouvera d’abord là.

 

[1] On cite toujours la réponse du philosophe radical Émile Chartier, dit Alain, dans un livre de 1931 consacré au clivage droite-Gauche : «Lorsqu’on me demande si la coupure entre partis de droite et partis de gauche, hommes de droite et hommes de gauche a encore un sens, la première idée qui me vient à l’esprit est que l’homme qui pose cette question n’est certainement pas un homme de gauche». Voir aussi le classique Zeev Sternhell, Ni droite, ni gauche. L’idéologie fasciste en France, Éditions Complexe, 1987.

3. Faut-il renoncer à l’antagonisme de la droite et de la gauche ? Les raisons de le penser sont certes nombreuses. Entre les deux tiers et les trois quarts des personnes interrogées par sondage répondent que « les notions de droite et de gauche sont dépassées »[1]. Quant à la gauche, elle est associée en Europe à un socialisme largement « social-libéralisé », qui a intégré les notions de compétitivité, de flexibilité et de rentabilité accompagnant la « mondialisation » du capital. L’effondrement du bloc soviétique et l’hégémonie néolibérale ont rapproché les politiques publiques et les méthodes de gouvernement, à toutes les échelles de territoire sans exception. La concurrence et la gouvernance sont l’horizon des gouvernants, de gauche comme de droite. Si la droite et la gauche font partout les mêmes choix, pourquoi s’attacher à une distinction qui n’a plus de contenu ? Et pourtant…

Et pourtant, si les trois quarts des interrogés disent que le clivage droite-gauche est dépassé, ils sont près de la moitié à penser « qu’il y a de vraies différences entre la gauche et la droite ». Neuf sur dix se positionnent sur l’axe droite-gauche des enquêtes, 15 % à gauche, 36 % à droite et 38 % au centre[2]. En longue durée, le choix du « centre » a certes tendance à augmenter depuis 1998 (voir Annexes), mais le positionnement à droite est en moyenne resté le même depuis cette date. Si quelque chose change, qui tire l’axe de gravité vers le centre, c’est d’abord le recul en moyenne du positionnement à gauche, avant tout dans les catégories populaires. Enfin, toutes les études montrent que le classement sur l’axe gauche-droite reste un élément déterminant du choix électoral[3]. Quelle que soit l’année de référence, en 2017 comme à la fin des années 1980, seule une fraction marginale de ceux qui se positionnent à gauche ou à droite (toujours moins de 10 %) choisit de voter « contre son camp » (voir Annexes).

On ne croit plus à la polarité de la droite et de la gauche, mais le plus grand nombre peut dire en général s’il est de droite, de gauche ou entre les deux. Par ailleurs, chacun détermine son vote (au premier et au second tour) en fonction de la place assignée à telle ou telle candidature sur l’axe droite-gauche. C’est de cette position que découle l’attraction ou la répulsion, la bonne candidature que l’on choisit ou le moindre mal auquel on se résout. Il est dès lors possible d’esquisser une autre hypothèse, avant de décréter la fin du vieux conflit. On peut l’énoncer de deux façons complémentaires :

 

[1] Selon IPSOS, 73 % en 2018 contre 71 % en 2017.

[2] Sondage Ifop de novembre 2017.

[3] Vincent Tiberj, «Running to Stand Still. Le clivage gauche/droite en 2017», Revue française de science politique, vol. 67 n° 6, 2017.

Affirmation 1 : Le problème n’est pas dans l’existence du dualisme, mais dans le sens que l’on donne à chaque référence (qu’est-ce qu’être de droite et qu’est-ce qu’être de gauche ?) et dans la manière de faire vivre leur face-à-face (le type de rassemblement). Ce n’est pas un hasard si, de la gauche et de la droite, c’est la gauche qui est la plus affectée. Alors que la droite s’est affirmée de plus en plus comme telle après 1981, le Parti socialiste qui domine la gauche depuis 1978 a délaissé un grand nombre de marqueurs de gauche. Quant à la modalité principale de rassemblement à gauche (l’union de la gauche « inventée » par le PCF à partir de 1962), elle a reposé avant tout sur l’union de partis politiques autour d’un programme strictement étatique-keynésien.

Auquel cas, la question n’est pas de se débarrasser du référent « gauche », mais de lui redonner un sens moderne et attractif et de trouver les modalités contemporaines (au-delà du système partisan) qui lui donneront son dynamisme (un projet transformateur) et son efficacité (une dynamique pas seulement partisane et potentiellement majoritaire).

Affirmation 2 : Le problème n’est pas dans l’existence du dualisme, mais dans le fait qu’il n’y a plus d’antagonisme réel entre les deux. Ce qui a fondé le clivage fondateur, en longue durée, c’est que, d’une manière ou d’une autre, il renvoyait à de grandes convictions de ce qui devait permettre de faire société. D’un côté se trouvaient l’égalité des conditions, l’accession des plus humbles au pouvoir de décider, la paix civile (qui n’exclut pas le heurt des idées) sur la base du partage et de la solidarité ; de l’autre, la compétition, la responsabilité réservée à l’élite des meilleurs et l’autorité. Dès l’instant où le dissensus fondamental laisse la place au consensus (sur le triple primat de la concurrence, de la gouvernance et de l’identité), le clivage perd de sa raison d’être.

Auquel cas, la question n’est pas de se débarrasser du dilemme, mais de lui redonner les ressorts contemporains d’une conflictualité maîtrisée et assumée.

 

4. Certains, à gauche, se réjouissent de la fin du clivage historique. Ce n’est pas nouveau. À plusieurs reprises, dans l’histoire du mouvement ouvrier, des courants ont mis en cause le recours à une notion de gauche accusée de masquer le conflit de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie. Aujourd’hui, un philosophe comme Jean-Claude Michéa reprend cet argumentaire, jadis développé par le théoricien du syndicalisme révolutionnaire, Georges Sorel. Le malheur pour le monde ouvrier remonterait à l’affaire Dreyfus, quand la majorité des socialistes décida avec Jaurès de rallier le camp des dreyfusards. Les socialistes, nous dit Michéa, ont alors renoncé à leur identité de classe au profit de l’insertion dans une gauche d’essence petite-bourgeoise. Or pour beaucoup, de Causeur et de Marianne à Aude Lancelin (nouvelle responsable du Média), Michéa est le nouveau penseur de référence. « Un passeur merveilleux », victime « d’un immense malentendu », affirme même Aude Lancelin (Le Comptoir, 20 janvier 2017).

Au fond, contre le pari jaurésien — disputer le champ de la gauche aux radicaux — Michéa nous propose d’appliquer la logique identitaire au champ politique et pas seulement au champ idéologico-ethnico-religieux. Or c’est tout autant un piège que par le passé, tout simplement parce qu’aucune force ne peut s’imposer si elle ne travaille pas en même temps son originalité et sa capacité à rassembler. Le PCF l’a compris, au milieu des années 1930, quand il a mesuré les risques de la stratégie « classe contre classe », qui renvoyait tout ce qui n’était pas communiste au bloc indistinct de la « bourgeoisie », quand ce n’était pas à celui du « fascisme » (dans le vocabulaire communiste, le socialisme était devenu un « social-fascisme »). Force est de constater que ce choix lui a permis d’exercer une fonction hégémonique durable dans le champ de la gauche. Le « peuple » d’hier — dont la force la plus dynamique se concentrait sur le monde ouvrier — y a gagné bien plus qu’au temps où les communistes cultivaient leur isolement politique comme une vertu (au nom du « on n’est jamais seul quand on est avec le peuple »).

La question n’est pas de vitupérer toute idée de rassemblement, ni d’ailleurs de l’exalter de façon indifférenciée. Le plus important est de dire sur quoi il convient de fonder ce rassemblement. Il se trouve que l’extrême droite a trouvé la réponse dès les années 1970. Le théoricien de ce qui fut la « Nouvelle droite », Alain de Benoist a expliqué depuis longtemps que ce n’était plus l’égalité, mais l’identité qui était au cœur des dynamiques contemporaines. L’identité est toujours menacée : il faut donc toujours la défendre, en traçant des frontières entre le « in » et le « out ». Au-delà de l’extrême droite, l’obsession identitaire, renforcée par la « guerre des civilisations » puis par la « crise migratoire », est devenue le bien commun de la droite tout entière et même d’une partie de la gauche. L’identité contre l’égalité : accepter la primauté du premier terme, sous une forme ou sous une autre, revient à entériner l’hégémonie de la droite extrême, comme le socialisme a entériné celle de l’ultralibéralisme à partir des années 1980. Disputer à l’adversaire sa primauté sur son terrain est plus que dangereux : en général, le modèle est préféré à la copie…

L’enjeu peut ainsi s’énoncer de façon simple : où l’on se sort de cette conception, qui est au fondement de la radicalisation à droite et de l’emballement du monde, ou on laisse le champ libre au pire qui se dessine dans trop de pays, désormais pas si lointains. Or, pour mener ce combat, le clivage historique de la gauche et de la droite a des avantages…

 

5. Il n’est certes pas bon de se laisser aller à la fétichisation des mots. Les clivages politiques en France ne se sont pas toujours construits autour des notions de droite et de gauche. Leur usage massif est né à la charnière des XIXe et XXe siècles, quand la République s’est imposée définitivement et que la vie politique s’est engagée dans sa forme moderne, avec l’émergence des partis politiques (d’abord du côté des catégories populaires au demeurant)[1]. Mais, quels que soient les mots, une logique duale a fonctionné, qui renvoie à un vieux principe d’organisation des conflits politiques, datant de la fin du XVIIIe siècle et tournant autour de la question de l’égalité.

En gros, la droite considère que l’inégalité est naturelle et que la société «vertueuse» repose sur le couple de la compétition et de l’autorité; la gauche estime que l’égalité relève du droit naturel et que son respect est la base de tout pacte social.

 

[1] Les premiers partis modernes en Europe sont en fait les partis ouvriers et socialistes. Leur base sociale et leur mode de fonctionnement permettaient de contester le système notabiliaire de sélection et de promotion des cadres politiques et, ce faisant, d’écorner l’exclusion des catégories populaires de la représentation politique.

Du côté des tenants de l’égalité, les différences n’ont pas manqué, au fil du temps, sur la manière de concevoir l’égalité et de faire vivre le parti pris en sa faveur. Depuis le milieu du XIXe siècle, le principal clivage à l’intérieur de la gauche a opposé ceux qui considèrent que l’on peut progresser vers l’égalité à l’intérieur de la logique capitaliste dominante (principe d’adaptation ou d’accommodement) et ceux qui considèrent que, le capitalisme étant par nature inégalitaire, la clé de l’égalité est dans son abolition-dépassement (principe de rupture). Il n’en reste pas moins que, dans tous les cas, l’égalité (avec ses corollaires, la liberté et la fraternité) occupait la place centrale dans l’univers mental de la gauche.

Or le passage de l’égalité à l’identité déconstruit le clivage fondateur. Si l’essentiel de la dynamique sociale repose sur le maintien de l’identité et, s’il le faut, sur sa protection, la question de l’égalité devient subsidiaire. L’objectif n’est plus le partage, mais la protection du groupe qui se reconnaît dans une identité commune, ethnico-raciale, religieuse ou nationale. L’ouvrier étranger est plus dangereux que le capitaliste national… Croit-on alors qu’il est plus facile de rassembler ceux qui voient dans la pression extérieure la source des maux, que de regrouper les tenants de l’égalité autour d’une vision conséquente (rupture avec les normes dominantes et mise en commun) de l’égalité ?

Je ne pense bien sûr pas, mais j’accompagne la conviction inverse (il faut disputer le terrain de l’égalité à ceux qui pratiquent l’accommodement) d’une autre affirmation : la rupture doit se concevoir en pensant de façon radicalement nouvelle le vieux combat pour l’émancipation. L’égalité, la liberté et la fraternité sont de tous âges, mais doivent être de leur temps.

 

6. On explique souvent que le XXe siècle a tué les idéologies et que, désormais, la reconstruction politique passe par le retour au concret (réparer les écoles, entretenir les rues…). Là encore, le recours à l’histoire montre, non pas la fausseté — la politique aujourd’hui souffre du manque de proximité — mais l’insuffisance de cette conviction. Par exemple, la force du communisme en France a certes tenu à sa capacité à s’immerger dans le monde ouvrier urbain, dans sa quotidienneté, ses attentes, ses affects et ses représentations les plus concrètes. Mais il n’y eut pas que cela… Le PC n’a pas eu une telle influence parce qu’il était une « contre-société » ou parce qu’il exerçait une fonction de « tribun ». Son attrait tenait à son utilité : les ouvriers se sont servis de lui, comme il s’est servi des ouvriers.

Or cette utilité ne tenait pas à une seule cause, mais à ce que la galaxie communiste assumait une triple fonction sociale : elle « représentait » les catégories populaires délaissées (par l’action syndicale des communistes, par leur place dans un réseau associatif dense, par l’ originalité du « communisme municipal ») ; elle avait une fonction prospective ou utopique (elle donnait une forme renouvelée à la vieille utopie de la « Sociale ») ; enfin, elle exerçait une fonction proprement politique, en formulant des modalités de rassemblement à vocation majoritaire (Front populaire, Résistance, union de la gauche…), capables de donner un nouvel élan au « parti » de l’égalité-liberté.

Il est arrivé au PCF de n’assumer qu’une partie de ces fonctions, ce qui lui assurait une part d’utilité et de reconnaissance sociale. Son apogée coïncide toutefois avec le moment où il s’est mis à les exercer toutes ensemble. Et c’est pour n’avoir pu le faire continûment, faute de renouvellement audacieux, qu’il a été moins utile et qu’il a décliné, de façon inexorable. La cause de ses déboires n’a pas été dans une perte « d’identité », mais dans une carence d’utilité

Je ne crois pas qu’un seul courant critique (communiste, écologiste, libertaire, républicain, autogestionnaire…) soit aujourd’hui en état d’exercer ces trois fonctions. Mais la conjugaison des trois me semble rester la clé des dynamiques politiques futures. C’est pour l’avoir délaissée que la gauche s’est étiolée, dans toutes ses composantes ; elle risque de ne pas se relancer, si elle ne s’attache pas à la repenser et à la retisser. Action concrète, intervention dans le champ politique, initiatives publiques, proposition alternative, participation aux élections, éducation populaire se conçoivent ensemble. Encore faut-il que l’on sache ce qui les relie, comment le produire et — ce qui revient au même — qui le produit.

 

7. Suffit-il donc, plutôt que de rassembler la gauche, de rassembler le peuple ? Formuler l’alternative dans des termes qui s’excluent l’un et l’autre m’a toujours paru lunaire… Historiquement, les deux objectifs se sont toujours entremêlés ; mais ils l’ont fait dans des formes qui ne sont plus les nôtres. Ni le peuple ni la gauche ne devraient se penser à l’identique.

Au XIXe siècle et dans la plus grande partie du XXe siècle, le peuple sociologique comprenait un groupe en expansion, celui des ouvriers que leur mouvement avait constitué en classe consciente. La sociabilité populaire était de plus en plus recouverte par la sociabilité ouvrière ; le mouvement se structurait autour du syndicat et de la grève ; le rapport à la politique se faisait au travers de la concurrence des partis ouvriers. Construire une alliance entre la classe ouvrière et les couches moyennes et, pour cela, rassembler les partis censés représenter ces groupes : là étaient l’alpha et l’oméga de l’initiative historique, pour quelques décennies.

Aujourd’hui les catégories populaires (ouvriers et employés) sont toujours aussi nombreuses, mais il n’y a plus de groupe central. Elles se rapprochaient avec l’État-providence ; elles se diversifient et se divisent avec la crise et la mondialisation. La déconnexion du social et du politique — l’ignorance ou la méfiance réciproque du syndicat et du parti — est un frein à l’émergence d’un « mouvement » capable de continuer le mouvement ouvrier en le débordant. Quant à la « forme-parti » historique, elle ne parvient plus à stimuler la politisation populaire, comme elle l’a fait efficacement pendant très longtemps. Quel que soit le corps d’idées qui les sous-tend, les vieux modèles du mouvement sont obsolètes : le modèle travailliste (le syndicat est le prolongement du parti), le modèle social-démocrate et communiste (le parti structure le syndicat et la galaxie des organisations sociales) et le modèle du syndicalisme révolutionnaire (le syndicat est en lui-même le pivot de l’émancipation populaire) sont en panne, dans un moment où l’économique, le social, le politique et le symbolique se recomposent.

Le processus de l’unification des catégories populaires est donc à repenser et à retisser. Pas dans l’abstrait : aujourd’hui comme hier, le peuple sociologique (l’ensemble des exploités-dominés-aliénés) ne se réunit pas en dehors du mouvement qui le constitue en multitude, capable par son nombre de peser dans le champ des luttes de classes. Mais la multitude sociale ne peut restructurer l’ensemble du champ social, si elle ne se constitue pas à son tour en peuple politique. Les classes, la multitude-mouvement, le peuple politique : pas l’un ou l’autre, mais les trois dans leur interconnexion

Or l’histoire dans son extrême diversité, suggère que l’expérience sociale à elle seule n’a jamais suffi à installer les catégories populaires en peuple politique. La prise de conscience de leur position sociale et la désignation d’un groupe antagonique n’ont pas davantage suffi pour y parvenir. Comme objet-sujet politique, le « peuple » ne s’est jamais constitué en dehors d’un projet social qui lui donne corps, en visant l’émancipation des subalternes. Ce n’est pas la détestation de l’adversaire (le dominant) qui soude les dominés en peuple, mais la conscience du système social qui produit la polarité dominants-dominés, à quoi s’ajoute la capacité à promouvoir un modèle alternatif abolissant cette polarité. De façon significative, les partis populaires, en France, ne se sont jamais désignés par leur base sociologique (populaire ou ouvrière), mais par le projet d’émancipation (socialiste ou communiste, par exemple) qu’ils mettaient au cœur du rassemblement populaire.

Il ne sert à rien de proclamer que l’on veut rassembler le peuple, si l’on ne dit pas dans le même mouvement autour de quelle grande visée on souhaite qu’il se réunisse. La République ? C’est bien vague aujourd’hui, quand on sait que la République a bien plus besoin d’être refondée que d’être proclamée. La nation ? En décréter l’obsolescence est une absurdité ; mais l’ériger en pivot est bien hasardeux, quand on se rend compte, plus que jamais, de l’incertitude de sa définition et des limites de ses capacités de développement autocentré. Ce qui peut rassembler les dominés aujourd’hui n’est ni une institution ni un lieu, mais une visée à la fois sociale et éthique. Contre le triptyque de la concurrence, de la gouvernance et de l’obsession identitaire, mieux vaut promouvoir un autre triptyque, plus conforme à notre histoire populaire, celui de l’égalité, de la citoyenneté et de la mise en commun.

L’avantage de la référence historique à la gauche est qu’elle s’est construite, de fait, autour de ce triptyque. Disputer à la droite ses références frelatées au peuple et à « l’identité » nationale ? C’est plus difficile que de redonner du sens à un socle politique (la gauche) que la gouvernance sociale-démocrate a vidé de ses ressorts.

 

8. Voilà longtemps que s’est installée l’illusion que l’on peut détourner une partie des voix d’un « camp » vers l’autre. Dans les années 1980-1990, le recentrage socialiste engagé par François Mitterrand reposait sur l’idée que, la droite et la gauche s’équilibrant, il suffisait de démobiliser l’électorat de droite (en utilisant le clivage provoqué par l’expansion du FN) et d’attirer vers le PS une part de sa marge centriste. C’était une terrible illusion, à la fois parce que le transfert de la droite à la gauche (ou de la gauche à la droite) est toujours marginal (Cf. plus haut) et parce que, en travaillant sur la « périphérie », on court le risque de démoraliser le « noyau ». À l’arrivée, le PS n’a rien gagné sur sa droite et il a affaibli sa gauche.

Ce n’est pas en s’éloignant de la gauche dans le discours, en affirmant une « compréhension » de ce qui nourrit de vote d’extrême droite et en vitupérant la « caste », que l’on mobilisera le grand « parti » des abstentionnistes et que l’on grignotera les marges de l’extrême droite. Les batailles ne se gagnent pas à la périphérie des grands regroupements ou en dehors d’eux, mais en travaillant au cœur de ce qui donne force à ces regroupements. La base de la radicalisation à droite n’est pas d’abord dans la force de la droite, mais dans la carence de la gauche. Et la base de cette carence est sans nul doute dans le renoncement socialiste amorcé en 1982 et jamais démenti depuis. Mais la désignation de cette responsabilité principale ne saurait exonérer la gauche de gauche de toute critique.

Elle-même n’a pas toujours pris la mesure de ce qui était en train de changer. Elle-même n’a pas su toujours se dégager du balancement funeste entre la nostalgie des « jours heureux » et le rêve de la table rase censée ouvrir la voie au « nouveau ». Elle-même n’a pas toujours su repousser la vieille tentation de la lutte stérile des courants, celle des marxistes et des libertaires, des autogestionnaires et des républicains, des anticapitalistes et des antilibéraux et aujourd’hui celle des souverainistes et des eurobéats. Elle-même n’est pas toujours parvenue à prendre la mesure de ce que le travail n’était plus ce qu’il était, de ce que l’équilibre homme-nature était à repenser, de ce qu’il ne suffisait plus d’opposer l’étatisme et le collectivisme à l’hégémonie du libéralisme et de l’individualisme.

Pourtant, quelle que soit l’ampleur des ruptures nécessaires, au moment où, pour la première fois depuis trois décennies, le socialisme qui a dominé la gauche est entré dans une crise profonde, il serait paradoxal que l’on prenne avec des pincettes la référence à la gauche, au nom de l’impératif de rassembler le peuple, qu’il soit de droite ou de gauche. Que, sur des combats partiels, on puisse rassembler des individus qui divergent dans leurs convictions fondamentales est une chose. Que, dans des moments d’effondrement national, la libération rassemble au-delà des familles politiques est encore une chose. Mais quand il s’agit de politique, quand ce qui est en jeu est la manière de penser l’orientation générale de la politique et de la société, comment penser que l’on peut créer des dynamiques majoritaires en agrégeant des conceptions radicalement antagoniques de la manière de vivre ensemble ?

Qu’on le veuille ou non, que cela soit difficile ou non, rassembler le peuple, c’est d’abord rassembler cette part du peuple qui n’envisage pas d’avenir collectif sans le respect intégral de la vieille devise républicaine. C’est rassembler le peuple qui ne pense pas que l’égalité soit seulement l’égalité devant la loi, que la liberté ne se réduit pas à élire régulièrement un Président et des représentants, que la fraternité n’est rien si elle ne vaut pas pour toutes et tous et si elle ne va pas jusqu’au partage. C’est rassembler le peuple qui ne croit pas que sa souveraineté repose sur l’exclusion (de l’étranger, de l’islam, du non occidental, du déviant…) ou sur le repli frileux, mais sur le partage et l’ouverture au monde.

Alors, rassembler le peuple et rassembler la gauche sont les deux faces indissociables d’un même combat, qui ont un corollaire immédiat : pour avancer dans ce double objectif, il convient avant tout de rompre, moins avec une « caste » qu’avec une logique de politique publique — une logique capitalo-compatible — qui a désarçonné les milieux populaires, démobilisé la gauche et ouvert la voie à la droite extrême.

Tout ce qui va dans ce sens est à cultiver, sans exclusive a priori ; tout ce qui contredit cet objectif, par excès de sectarisme ou par esprit de confusion, est à rejeter.

 

9. J’ai la désagréable impression que notre gauche est revenue au temps de ses guerres picrocholines. Globalement, les tendances électorales et les données de sondage convergent pour dessiner l’image d’une gauche qui atteint un creux historique (voir Annexes). La seule bonne nouvelle a été donnée en 2017 : dans cette gauche au plus bas, la gauche de gauche se porte mieux (un peu plus de 21 % à la présidentielle, un peu moins de 15 % aux législatives). Dans cette partie de la gauche, la seule force tirant son épingle du jeu est pour l’instant la France insoumise, qui marque fortement l’espace public. Les Verts ont poursuivi leur valse-hésitation entre autonomie et alliance avec les socialistes. L’extrême gauche n’a jamais retrouvé son allant du début du siècle et est retournée à sa marginalité. Le PC a simplement continué sa trajectoire (au nom du respect de son identité) et s’est donc trouvé relégué à des niveaux proches de l’extrême gauche trotskisante dont il se gaussait autrefois.

La FI est la force qui compte, mais, pour l’instant, les sondages (prévisions électorales et image générale – voir Annexes) ne laissent pas envisager la nouvelle progression vers la majorité que ses responsables espéraient. Elle devance ses alliés ou concurrents d’hier, mais cela suffit-il ? En 2007, dans une gauche de gauche en miettes, Olivier Besancenot avait conservé son niveau de 2002, alors que tous les autres s’effondraient. La LCR devenue NPA a pensé que c’était un résultat prometteur : on sait ce qu’il en est advenu.

La FI pense pouvoir faire fructifier son avantage et reconstruire la gauche autour d’elle, comme le PCF, en son temps, avait polarisé sur son vote l’essentiel de la tradition plébéienne-révolutionnaire qui est un trait original de l’histoire française. Profiter de la situation acquise et jouer d’une hégémonie de fait, voilà qui n’a en soi rien de surprenant ni de très original. Mais en récusant officiellement la référence au clivage fondateur, en insistant de façon unilatérale sur la dimension nationale de son projet, en utilisant un langage — la « caste », la « gôche » — dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas le patrimoine de la gauche[1], la FI risque avec le temps de s’éroder sur sa gauche sans rien gagner sur la droite. Or, toujours pour l’instant, aucune force ne semble en état d’occuper la place que le « phénomène Mélenchon » a installée dans la gauche française. Et il y a peu de chance qu’un regroupement du type TSM (« tout sauf Mélenchon ») s’avère assez dynamique pour y parvenir.

Plutôt que de rejouer inlassablement la carte de la concurrence, je crois ainsi préférable de jouer celle de la convergence. Que cela plaise ou non, le cœur de cette convergence reste dans la continuité de ce qui s’est esquissé à la charnière des deux siècles, dans ce qui fut le mouvement social, l’altermondialisme, l’antilibéralisme, puis le Front de gauche. Ne pas reproduire ces expériences telles quelles — elles ne furent pas sans limites — et ne pas s’en tenir à elles relève à mes yeux de l’évidence. Du temps de la domination sans partage du libéralisme et du social-libéralisme, l’espace de cette gauche critique était trop loin de l’exigence majoritaire. Mais théoriser le refus de ce noyau, en l’accusant selon les moments de «gauchisme» ou

 

[1] En 1931, le journaliste Camille Mauclair, qui finira dans la collaboration la plus totale, écrivait dans l’Ami du peuple (alors journal d’extrême droite appartenant au grand parfumeur François Coty) : « Partout où l’on trouve surréalistes, expressionnistes, dadas, on trouve aussi le communisme, soviétique pou non, le chambardement et l’hystérie du toujours plus à gôche ». La « gôche », c’est le vocabulaire du FN, de Zemmour, du Printemps républicain, de Riposte laïque, celui qui fait les beaux jours de Boulevard Voltaire…

 

de « vieille union de la gauche »,   risque d’éloigner de la FI bien plus que les militants des organisations ainsi rejetées. À l’arrivée, cette tentation — qui n’est pas sans des relents ouvertement méprisants, évoquant la moins bonne part de l’héritage communiste — risque d’être payée à la fois par la FI et par ceux qu’elle écarte de fait.

Cette histoire récente n’a pas été en effet celle d’un isolement « gauchiste », mais celle d’un combat commun contre la tentation libérale qui était en train d’étouffer la gauche française. Or si cette nécessité ne suffit plus aujourd’hui, elle n’est pas pour autant obsolète. On a trop connu par le passé de ces forces qui — comme en son temps le Parti socialiste d’Épinay — entonnaient le grand chœur de la révolution pour, une fois au pouvoir, se laisser aller aux facilités de l’austérité et de l’accommodement au système dominant. Aucune force à elle seule ne peut considérer qu’elle est vaccinée à tout jamais contre cette tentation. Seul le mixage des sensibilités, des cultures et des courants peut multiplier les garde-fous, les forces de rappel qui permettent d’éviter, tout à la fois, l’incantation ultrarévolutionnaire et l’enlisement pragmatique dans les « contraintes » de la gestion.

 

10. Chaque élection a sa spécificité ; les élections européennes ne sont ni la présidentielle ni les législatives. Il n’en convient pas moins d’envisager toutes ces élections dans leur cohérence. Pourquoi ne pas retrouver, en 2019, la dynamique qui permit de gagner en 2017 ? Évidemment, y parvenir suppose de laisser au vestiaire les polémiques inutiles et les lignes de clivage inopportunes.

  • L’acceptation ou le refus d’un « plan B » sont-ils des sujets de dispute ? On pouvait le croire il y a quelques mois ; il est difficile de penser qu’elles le soient aujourd’hui. Ni Podemos ni le Bloco de Esquerda portugais, pourtant les plus proches de Mélenchon et de la FI, ne désirent s’en réclamer. À quoi bon, d’ailleurs ? La crise de l’Union est tellement patente, que nulle désobéissance ne semble pouvoir l’aggraver et, en sens inverse, qu’aucune acceptation des normes d’austérité ne peut la conjurer. Évoquer le départ ou jurer qu’on ne partira pas ne sert à rien… Il suffit désormais d’affirmer un point de vue clair : la France qui tournerait le dos à quelques décennies d’acceptation néolibérale n’appliquerait aucune règle européenne qui contredirait le vœu exprimé par la majorité des Français. La « désobéissance » n’a plus la charge explosive qu’on voulait lui attribuer jusqu’alors : il suffit que la France s’en tienne à cette méthode-là. Et qu’elle mette tout son poids de puissance européenne pour agir afin que l’Union se débarrasse enfin du carcan des traités qui l’étouffent. Disons-le d’une autre manière : le parti pris de la désobéissance et de l’alternative européenne (qui n’est pas « la sortie de l’Europe ») est la meilleure manière de fusionner les exigences exprimées par le couple plan A/plan B, sans produire de clivages inutiles dans le champ des forces critiques.
  • L’opposition du « souverainisme » et du « fédéralisme » ou le face-à-face des « eurosceptiques » et des « eurobéats » justifient-ils l’impossibilité de l’entente ? Il n’en a pas été ainsi, entre 2004 et 2005, et la gauche s’en est plutôt bien portée. Le clivage aurait un sens, s’il fallait à tout prix choisir entre l’affirmation absolue de la règle européenne existante et le respect de la souveraineté nationale. Or le cadre national est trop étroit pour garder son efficacité dans un monde interdépendant et instable ; mais le cadre européen n’a pas fait la preuve, par la non-pertinence de ses choix, qu’il est le cadre par excellence de l’exercice démocratique. En fait, l’un et l’autre pêchent par carence démocratique ; l’un et l’autre ont fait le choix fondamental de la concurrence et de la gouvernance et y ont ajouté celui de l’obsession identitaire (en jouant sur l’ainsi nommée « crise migratoire »).
    Toute attention au cadre national ne relève pas du « souverainisme » ; toute affirmation selon laquelle une Union européenne est un intermédiaire utile dans un monde déstabilisé ne relève pas du « fédéralisme ». Mais la survalorisation de l’une ou l’autre des deux dimensions conduit à l’inefficacité. En fait, les efforts pour démocratiser radicalement les deux espaces, national et européen, doivent se conjuguer et non s’opposer. « Souverainisme » et « fédéralisme » sont deux formes exacerbées de jugement et de projet qui déséquilibrent les combats émancipateurs quand il conviendrait de les coordonner.

L’essentiel, en 2019 comme en 2017, est que soit mise en avant la nécessité de la rupture : l’Union européenne n’a aucune chance de trouver une relance vertueuse, quel que soit le nombre de ses composantes, quel que soit le meccano institutionnel, si elle ne rompt pas avec plus de trois décennies d’aveuglement ultralibéral et technocratique. S’il est un message, c’est celui-là qu’il convient de mettre en avant d’abord. Et pour le mener, il serait absurde que ne se retrouvent pas, a minima, celles et ceux qui ont déjà porté cette exigence ensemble pendant quinze années. Pour les autres, on peut juger, au cas par cas, de la profondeur de leur réorientation : les prises de position passées ne peuvent écarter personne a priori ; mais l’on peut comprendre aussi que chat échaudé craint l’eau froide. En revanche, en aucun cas on ne peut supporter que se séparent demain ceux qui luttaient ensemble hier : de ce côté-là, la désunion est inexplicable ; si elle advenait, elle pourrait être meurtrière.

 

Roger Martelli

 

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