Sous la France Insoumise, quels concepts par Danielle Bellan

Publié le par Pour une vraie gauche à Lannion

SOUS LA FRANCE INSOUMISE, QUELS CONCEPTS ?

 

Militante Insoumise, j’ai besoin d’explorer l’assise conceptuelle sur laquelle repose la France Insoumise. Ce texte poursuit deux modestes objectifs : prendre connaissance de ces concepts, et tenter de les assimiler, même schématiquement. Et par ailleurs se demander s’ils sont en phase avec les exigences du moment, s’ils introduisent utilement du neuf dans le champ politique, répondant ainsi au fort besoin de rénovation des pratiques politiques.

C’est d’ailleurs de cette situation de blocage imposée par le capitalisme en France et ailleurs que nous partirons, pour critiquer les anciens schémas et voir en quoi un nouveau regard théorique peut contribuer à sortir par le haut de ces décennnies de blocage.

 

POURQUOI, COMMENT TINA ?

À la fin des années 70-80, le capital se transforme. Par les effets conjugués de son propre développement, mais aussi des circonstances politiques et idéologiques, il se mondialise et se financiarise massivement. Ces transformations sapent la base même du réformisme. Les travailleurs perdent au moins deux facteurs favorables pour eux : d’une part le capital ne réside plus “à portée” de revendication. Le patronat local perd la main, au profit des marchés financiers internationaux. Les travailleurs perdent leurs interlocuteurs locaux. C’est la primauté de l’économique sur le politique. D’autre part l’écroulement des pays de l’Est affaiblit les positions des peuples, le capital n’est plus concurrencé par un système réputé différent, il a les coudées franches.

L’absence de toute alternative au capitalisme (TINA) est alors largement partagée comme une réalité objective. C’est la grande époque du néo-libéralisme, elle va durer 30 ans, peut-être amorçons-nous à peine la fin de cette phase avec la montée ici et ailleurs des mouvements radicaux qui contestent le système…

C’est ce fond qui permet de comprendre, en France, la faillite des partis de gauche. Le PS vire carrément à droite, le capital ne laissant aucune miettes au réformisme d’accompagnement. Le PCF décline régulièrement, car au lieu de se refonder en présentant un projet révolutionnaire pour le pays, il tente désespérément de peser sur le PS pour le ramener à gauche, il persiste à vouloir unir courant réformiste (PS) et courant dit révolutionnaire (PCF) pour parait-il viser plus loin. Cette stratégie inadaptée aux changements ne fait qu’aggraver les choses : par deux fois, la gauche unie arrive au pouvoir, avec les désillusions qui suivent, amenant l’essor du FN, car aucun changement radical n’a eu lieu.

 

PENSER LES TRANSFORMATIONS, LUTTER AUJOURD’HUI

Tels des paquebots sur leur lancée, les partis de gauche voguent dans l’ancien sillage, sans modifier leurs assises idéologiques et politiques. Le PCF peine à se relooker, avec une “mutation” qui vers 1995 soulève l’espoir des militants, mais se délite en une quenouille social-démocrate. Depuis, il tangue au gré des évènements, tentant de limiter les dégâts en sauvegardant des positions acquises jadis. Il ne parvient pas à enrayer l’érosion de son influence. Le Front de Gauche des années 2010 demeure dans la logique d’appareils nouant des fronts unis, vieille recette du mouvement ouvrier. Il n’apporte que de maigres fruits vite dilapidés par la persistance d’une stratégie du passé.

Et pourtant !

Nous aurions pu avoir la puce à l’oreille :

Les pays de l’Est n’ont-ils pas été une simple inversion du pouvoir politique, dans une pratique du “gant retourné” ? ces régimes ont été des brouillons du socialisme,avec leur cohorte d’horreurs. Ils s’en sont tenus à tenter de supprimer l’exploitation capitaliste du prolétariat, sans viser la mise en mouvement du peuple comme acteur majeur de la construction d’une nouvelle société. Leurs échecs, puis leur écroulement, n’ont pourtant pas amené la majorité des militants et chercheurs qui gravitent autour du PCF à revoir leurs bases de réflexion. Pourtant, ne peut-on penser que “la révolution d’Octobre a sonné il y a cent ans le début de la longue période historique de sortie du capitalisme.”1 Il faut donc se mettre à l’ouvrage, l’Histoire continue.

Pourtant en 68, et ensuite, les luttes féministes, auto-gestionnaires, anti-homophobie etc. ne révèlent-elles pas l’impérieuse nécessité d’élargir le regard révolutionnaire au-delà du seul prolétariat ? Les écologistes dévoilent l’état de la planète, ajoutant encore cette question au pannel des problèmes à embrasser, et pourtant, toujours aucune réflexion d’ensemble pour rénover la pensée marxiste.

Même les incapacités de la gauche au gouvernement, en 81 et ensuite, ne provoquent pas les réflexions de fond qu’elles auraient du susciter.

Plus proche de nous, l’échec du Front de Gauche n’a pas été analysé en profondeur. Pourtant ne s’agit-il pas de l’échec de la vieille réponse du front unique, pilier classique du mouvement ouvrier ?

 

En effet on se borne, dans les milieux de la gauche radicale, à quelques arguments comme:

-à l’Est les régimes ont suivi des déviations malencontreuses, que nous ne reproduirions pas

-la contradiction principale est celle qui frappe le prolétariat, les autres (femmes par exemple) sont secondaires et peuvent patienter d’être traitées

-au gouvernement de la gauche, le PCF ne pesait pas assez par rapport au PS, c’est cela qui explique leurs échecs.

-le Front de Gauche, s’est délité du fait de sa gouvernance par un cartel de partis.”

-et bien d’autres explications que chacun a en mémoire.

 

Bien entendu ces diverses observations ne sont pas fausses, et contiennent chacune leur part de réalité. Mais si la cause profonde, essentielle, était ailleurs ?

 

EPPURE GIRA….

Il y a longtemps que des voix se sont faites entendre, en dehors de l’entourage du PCF, pour chercher plus loin, plus profond les raisons de l’impuissance de la gauche à changer la donne et ouvrir une alternative.

Nous ne remonterons pas ici à Gramsci, et bien d’autres auteurs qui ont développé la pensée marxiste et tenté de l’enrichir. Je n’en ai pas les moyens. Pas plus que nous ne saurions faire le tour du monde des expériences populaires qui, notamment en Amérique latine, ont ouvert une brèche dans laquelle se sont engouffrées ces rélexions que, par commodité nous étiquetterons comme post-marxistes.

 

Evidemment je vais m’attarder davantage sur la pensée de Chantal Mouffe, que Mélenchon se réapproprie pour fonder la base théorique de la France Insoumise. Il me semble intéressant pour les insoumis(e)s de tenter de discuter ces concepts qui sont une certaine assises du mouvement FI. Deux ouvrages ont retenu mon attention2.

Voici quelques idées qui m’ont semblé intéressantes, en m’excusant une fois de plus de les présenter en les simplifiant fortement, peut-être jusqu’à trahir leur sens.

  1. Prendre un point de vue “discursif”3: dans les champs politique, idéologique, social, rien n’est jamais donné d’avance. Toutes le notions sont en construction, en formation constante, gagnant des avancées, marquant des reculs, selon la guerre de position de Gamsci, vers l’hégémonie sans cesse à renouveler et gagner.

  2. Dans le mouvement révolutionnaire, le prolétariat n’est pas le seul concerné, même s’il occupe une place particulière. L’humanité est nombreuse (10 milliards dans quelques années), urbanisée, en réseaux (pas seulement numérique, mais la sécu, l’école…toutes nos activités sont en réseau). Paradoxalement plus notre nombre augmente plus les humains se différencient et s’individualisent. Cette “multitude”, cette diversité, cette population est appelée à se fédérer en peuple, et à devenir le moteur de l’émancipation. Dès lors, notre rôle est de mettre nos forces au service de la fédération du peuple.

  3. Le clivage gauche/droite est à rediscuter. Il a son origine dans une conception de la politique où les partis représentent les intérêts de groupes sociologiques relativement définis. En ce sens il ne permet pas de construire le peuple comme force motrice dans sa diversité. Par contre il faut retenir dans ce clivage l’axe “ceux d’en bas” contre “ceux d’en haut”, qui est un type de frontière plus souple que celui qui renvoie aux seuls intérêts économiques, même s’il les englobe. Cette frontière peut construire le “nous” contre le “eux”, ou encore “les gens” contre “la caste” ou “l’oligarchie”. C’est pourquoi, au lieu d’abandonner la notion de gauche galvaudée par le PS notamment, on peut la garder et se battre pour la resignifier, c’est alors que populisme de gauche se différencie du populisme de droite. C’est ce que suggère Chantal Mouffe.

  4. Eux”, “nous”, chaines d’équivalence : pour construire un peuple il faut articuler une diversité de demandes hétérogènes qui ne sont pas forcément convergentes. Pour établir une volonté collective à vocation hégémonique, il faut transformer les identités de ceux qui entrent dans la chaine d’équivalence, créer de nouvelles subjectivités. Un pas important est la définition du “eux” qui assure l’unité du “nous”, mais ce n’est pas suffisant. Au risque que, au fil du temps, la bataille ne s’engage entre groupes momentanément réunis. Quand il s’agit d’une lutte agonistique4 pour qu’elle réussisse qu’elle ne se borne pas à faire tomber un gouvernement, il est nécessaire de construire une véritable volonté collective. C’est à cette condition qu’on peut solidifier la chaine d’équivalences entre demandes hétérogènes. C’est alors que le seul rejet de la caste peut être dépassé, dans la fondation du peuple et la conquête d’hégémonie jusqu’à cristalliser les avancées dans les institutions.

  5. Affects, leader : Traditionnellement, nous valorisons les positionnements rationnels, en même temps que nous nous méfions des passions, des affects. Selon Laclau et alli., le passage par les affects est indispensable. La “sainte colère” est le début de la rebellion, et de l’entrée en lutte. C’est si vrai que dans les principes d’organisation de FI soumis à la Convention, on peut lire “Elle (FI) impulse et soutient des dynamiques d’auto-organisation populaire à partir des colères quotidiennes.” Ce postulat tient sans doute au caractère agonistique largement revendiqué par ces auteurs. Quant au leader charismatique, il serait nécessaire pour cristalliser la volonté collective, au même titre que tout un arsenal symbolique qui devient un indispensable ciment intellectuel, moral et affectif d’un peuple en constitution. Leader, mythes, dates-clefs, tournures de phrases, chansons, littérature ne sont-ils pas les ingrédients de la rénovation de l’imaginaire révolutionnaire en construction ? Chantal Mouffe quant à elle met l’accent sur le rôle de représentation que ce leader occupe. Elle affirme qu’il “ne peut y avoir de moment populiste sans leader”5. Et si cette question peut avoir des effets négatifs dans le cas du populisme de droite où le leader entretient une relation autoritaire, il est cependant impossible d’ignorer cette dimension, car (selon C. M. ) il ne peut y avoir de démocratie sans représentation puisque les protagonistes construisent leurs identités en mouvement.

 

En définitive, c’est bien à un bouleversement théorique que nous invite la France Insoumise. En quoi on comprend les terribles débats qui agitent le peuple de gauche. Ainsi des relations entre mouvement social et champ politique….dessiner des frontières entre ces champs perd toute pertinence, si on adopte le projet de construire un peuple en le fédérant et en gagnant à chaque stade une hégémonie sur l’adversaire. Hégémonie qui doit fatalement se traduire à la fois dans le champ social, politique, idéologique et institutionnel. Tout autre découpage ampute le nécessaire tricotage de ces dimensions du peuple, et pèse lourdement sur l’avenir.

1Lucien Sève : Octobre 1917, une lecture très critique de l’historiographie dominante, Les parallèles, Ed. sociales, 2017.

2Jean-Luc Mélenchon, L’ère du peuple, Editions Pluriel, 2016,

Chantal Mouffe et Inigo Errejon, Construire un peuple, Les éditions du Cerf, 2017

3Le terme « discursif » s’oppose à l’essentialisme, et insiste sur le caractère construit des identités politiques, jamais données d’avance. Dans le processus de construction du peuple en marche vers son émancipation, dans une conquête incessante d’hégémonie, le terme de démocratie radicale est préféré à celui de révolution.

4Chantal Mouffe distingue entre antagonisme (rapport à l’ennemi) et agonisme (rapport à l’adversaire. L’affrontement agonal, loin de représenter un danger pour la démocratie, est en réalité sa condition même d’existence.

5Chantal Mouffe se réfère là à Gramsci et à la réforme intellectuelle et morale que visait cet auteur, avec indispensable transformation du sens commun et des formes de la subjectivité. Pour ma part je réfèrerais volontiers aux objections de Roger Martelli qui note que c’est le « projet » politique qui peut unifier et solidifier les protagonistes de la lutte.

Texte de Danièlle Bellan, militante PCF puis des communistes unitaires ACU, a pris position pour Mélanchon lors de la présidentielle.

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