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Prendre la mesure d'un changement d'époque

La séquence qui s'achève marque la fin d'une époque, et seul un regard sur cette époque dans son ensemble permet d'en prendre la mesure – en évitant de penser la conjoncture nouvelle avec pour seuls outils d'analyse ceux que l'on pouvait mobiliser au cours des dernières décennies.

L'émergence soudaine de macronisme vient en effet de loin. Elle est l'épilogue brutal d'une crise de la politique qui s'est dessinée depuis environ trente cinq ans, avec la succession ininterrompue des alternances entre gouvernements de droite et gouvernements « de gauche » menant de plus en plus clairement des politiques de droite – au point que depuis 1995, on s'efforce de distinguer la « vraie gauche », la « gauche de gauche » ou encore la « gauche radicale » d'une fausse gauche qui n'en aurait plus que le nom, qu'elle préempte dans le discours public, par l'effet de l'inertie d'une pensée et d'une analyse héritées des conjonctures du XXe siècle.

Macron réalise le projet sur lequel des générations de « centristes » avaient échoué depuis Lecanuet et Giscard d'Estaing : dépasser au profit de la droite la bipolarisation de la vie politique entre gauche et droite. Cette bipolarisation avait été pendant les deux premières décennies de la Ve République celle de la réaction et de l'alternative. Si De Gaulle avait voulu mettre fin au « régime des partis », son projet s'était heurté à l'existence d'une gauche largement dominée par un parti communiste attaché depuis 1962 à construire une union de la gauche, réalisée de 1972 à 1977. L'arrivée au pouvoir de François Mitterrand en 1981 a pu sembler ouvrir une alternative, sous l'hégémonie imposée par le parti socialiste à un PCF déclinant. Ce sera en fait, à partir du « tournant de la rigueur » la longue litanie des alternances. Aujourd'hui, Gattaz est « sur un nuage ». L'effondrement du PS permet à Macron d'unifier politiquement la bourgeoisie et d'importants secteurs des « classes moyennes » autour d'un projet néolibéral hégémonique.

La période aura en effet également été, dans un contexte de crise globale du capitalisme, celle de la mise en place de l'ordre néolibéral, qui constitue un bouleversement anthropologique de grande ampleur par rapport à l'époque précédente, dont certaines caractéristiques (atomisation de la société) contribuent à l'obsolescence des formes politiques du passé, et d'autres (mondialisation du monde) à la tension entre sentiment d'impuissance politique et replis identitaires. Des décennies d'énarchie ont cristallisé la politique dans la forme dominante de la « gouvernance », question technique pour laquelle les compétences et qualités personnelles des gouvernants et les caractères des personnalités politiques, sont les seuls critères. L'électoralisme a fait le reste. 2017 clôture une époque et en ouvre une nouvelle sous les plus dangereux auspices.

Le grand bénéficiaire du « dégagisme » est Emmanuel Macron. En Marche n'est certes pas devenu un « parti » au sens moderne du terme, solidement implanté et organisé, mais la bourgeoisie n'a besoin de rien de tel, parce qu'elle dispose déjà de l'hégémonie. Reconstituer face à elle un camp des dominé-e-s capable d'entreprendre une reconquête idéologique et politique et de constituer un bloc hégémonique nouveau avec de larges fractions des catégories sociales intermédiaires est l'un des enjeux historiques de la période.

Les forces existent pour cela. Elles se sont pour partie exprimées, en écho des luttes du printemps 2016, dans le résultat de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l'élection présidentielle. On peut mettre au crédit du candidat d'avoir compris que cette expression devait sortir des cadres traditionnels de la vie politique. Mais en prétendant, avec France Insoumise, constituer ex nihilo un nouveau cadre, incapable d'être le lieu ou l'instrument du dépassement de ceux de la période précédente, il a paradoxalement posé un obstacle à la constitution d'une force adaptée aux besoins de la nouvelle. Le mythe du « peuple » opposé à « l'oligarchie », combiné aux mots d'ordres de « l'indépendantisme français » et au culte d'un leader multipliant les « petites phrases », réduisant le nécessaire effort de pensée critique et de subversion pratique de l'ordre social à la constitution d'un catéchisme programmatique synthétisé en tweets lapidaires, peuvent constituer des armes de succès électoraux, limités mais réels : pas de la construction d'une hégémonie critique battant en brèche les évidences de l'ordre dominant. Pas d'une repolitisation qui loin de se limiter aux moments électoraux, à la représentation et à la délégation, reposerait sur une intervention effective de plus grand nombre dans les combats de terrain pour changer le monde.

Un rassemblement nouveau pour une révolution démocratique, une alternative émancipatrice, est à l'ordre du jour. Ensemble !, où se conjuguent certaines des meilleures traditions de l'époque précédente peut être dans celle qui s'ouvre un instrument de fondation d'une gauche à la hauteur de ces exigences.

Laurent Lévy est membre de l'ACU association des communistes unitaires

Tag(s) : #Mélenchon, #France Insoumise, #Lannion, #Analyse Politique, #Macron, #Communiste, #Parti Socialiste

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