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Les résultats sont tombés, sans grande surprise. Marine Le Pen et Emmanuel Macron s’affronteront au second tour. Mais le résultat de Jean-Luc Mélenchon ouvre une nouvelle page dans l’histoire de la gauche : premières analyses.

Des analyses plus fines seront proposées une fois entrées les données locales du vote. Les réflexions qui suivent restent donc très générales. Elles s’appuient sur les seules estimations fournies par les instituts de sondage et les résultats partiels fournis par le ministère de l’Intérieur (à minuit).

1. La gauche était annoncée en déroute et la droite piaffait, persuadée qu’elle tirerait les marrons du feu. Le résultat est plus complexe qu’elle ne l’entendait. Si l’on additionne les voix d’Arthaud, d’Hamon, de Mélenchon et de Poutou, on obtient tout juste 27,3 % contre 48,6 % pour la droite. Mais si l’on tient compte qu’une part des voix de Macron provient de la gauche [1], on se trouve plutôt dans un rapport autour de 42-58 %.


 

2. Avec un score qui tourne autour de 22%, Marine Le Pen améliore son score présidentiel précédent de 4% et celui de son père (2007) de 10%. Le Front national poursuit donc sa progression continue dans l’espace électoral national. Mais son résultat apparaîtra décevant, par rapport aux sondages de début de campagne qui la situaient autour de 27% et par rapport aux consultations territoriales précédentes, théoriquement moins porteuses pour le Front : les départementales (25,2%) et surtout les régionales (27,3%).

La présidente du FN escomptait sur un conflit direct avec l’exécutif socialiste. Elle a dû compter avec une concurrence à droite plutôt radicalisée. Quant à son discours "social", il s’est heurté à une gauche plus nettement repositionnée à gauche qu’elle ne le pensait.

3. Le score le plus significatif est celui de la gauche. Il marque un bouleversement historique. Comme l’annonçaient les sondages, le candidat du Parti socialiste n’a pu échapper à la tenaille qui l’enserrait entre l’approfondissement du recentrage, bien engagé par le tandem Hollande-Valls et renouvelé par Macron, et le désir de rupture porté par Mélenchon. L’électorat de Hollande 2012 s’est donc fractionné, la moitié semblant choisir Macron (par conviction ou comme moindre mal face à la droite), un quart Mélenchon et un petit cinquième à peine se reportant sur Hamon.

La primaire de la "Belle alliance populaire" devait sauver le PS, avec la bénédiction de la gauche tout entière. Elle n’a fait, au bout du compte, que précipiter la débâcle socialiste. Voilà le PS ramené quasiment au score désastreux de Defferre en 1969 (5% à l’époque). On se rappelle que la déroute contraignit les socialistes à une réorganisation complète, sous l’égide de Mitterrand (Épinay, 1971). Presque cinquante ans plus tard, tout est à recommencer. Le PS d’Épinay, comme cela était prévu, est mort, achevé par un quinquennat désastreux…

4. Puisque nous en sommes aux comparaisons historiques, notons que le score de Mélenchon n’est pas si loin… de celui du communiste Duclos en 1969 (21,4%). En ce temps-là, le ton à gauche était donné par la gauche de gauche. Le PS mitterrandien avait mis fin à une longue phase concrétisée à la Libération. Jean-Luc Mélenchon, pour la première fois depuis bien longtemps pourrait avoir aidé à remettre les pendules à l’heure.

En 2007, la gauche de gauche avait raté l’opportunité de relance et de refondation qu’annonçait la dynamique campagne de 2005 contre le projet de traité constitutionnel européen. Le souffle de 2005 s’est à nouveau levé dans cette campagne électorale et le résultat, remarquable, s’est fait sentir.

5. Mélenchon gagne huit points sur la précédente consultation. Il fait à lui seul mieux que toute la gauche de gauche depuis 1981. Il le doit à son engagement, à sa capacité à conjuguer l’universalité de son discours (un classique de la gauche française…) et la singularité de son souffle et de ses mots. À la limite, peu importe la manière dont il énonce sa cohérence. Il est sensible à la notion de populisme de gauche et se méfie d’une référence à la gauche que l’histoire récente a discrédité aux yeux de beaucoup. Mais dans la pratique, il redonne à la gauche son dynamisme, son souffle et l’expression ouverte de ses valeurs. Ce constat n’invalide aucune critique, fût-elle fondamentale, sur tel ou tel point, de son discours ou de ses propositions.

Mais il est impossible de ne pas reconnaitre qu’il a fait que ces valeurs et ce souffle ont "parlé", au sens propre du terme, à des fractions de la population qui n’y croyaient plus et à une jeunesse qui ne les avait jamais entendus à ce point. Ce tableau, utilisant des données de l’IFOP, montre la progression spectaculaire du leader de la France insoumise, chez les plus jeunes et dans les catégories les plus modestes.

6. Des analyses plus fouillées doivent chercher à comprendre ce que fut le succès de cette campagne inédite, au-delà de ce que l’on connut en 2002. On retiendra ici un seul aspect : comme Macron, Mélenchon a bénéficié d’une campagne entamée et conduite en dehors du cadre partisan traditionnel. Dans une élection où la forte participation électorale n’implique pas, bien au contraire, la satisfaction sur l’état de « l’offre politique », cette dimension n’est pas sans importance. Les enquêtes citées de l’IFOP suggèrent ainsi que les trois quarts de ceux qui se disent « sans sympathie partisane » se répartissent à part égale entre Mélenchon, Macron et Le Pen.

7. Dans deux semaines, il faudra, hélas et sans hésitation, donner un nouveau coup d’arrêt à l’expansion – ralentie mais ininterrompue – du Front national. Il eût mieux valu le faire en votant à nouveau pour Mélenchon. Mais il n’y a nulle amertume à avoir. Le score obtenu ce dimanche est remarquable. Il dit, tout simplement, qu’il n’est pas vrai que la gauche est morte. Il dit aussi que la gauche n’a de dynamisme véritable (celui de la campagne Mélenchon l’a montré par une progression fulgurante) que quand cette gauche est bien à gauche.

Mais si la gauche est bien là, ses formes ne sont plus à la hauteur, en tout cas celles que le XXe siècle lui a données et qui ont été dominées par le tête-à-tête du PC et du PS. Beaucoup sont à gauche, ont envie de le vivre et de le dire, mais ne trouvent pas les structures modernes et souples, les pratiques, les mots et les signes qui correspondent à la double nécessité d’être un individu autonome et solidaire de tous les autres.

Une fois passé la redoutable séquence électorale, il sera plus que temps de s’atteler à la refondation désormais inévitable.

Comme prévu, les électeurs français se sont portés à peu près également sur quatre options, sans compter les 20% d’abstentionnistes. La crise politique s’est inscrite dans les urnes. Retour sur un résultat inédit…

Les profils des électorats

Une enquête de l’Ifop, sur un échantillon de plus de 3.500 personnes interrogées, permet de cerner un peu mieux le profil des électorats. L’âge oppose, aux deux extrêmes, un électorat jeune tenté plutôt par Jean-Luc Mélenchon (26% des moins de 35 ans et 29% des 18-24 ans) et un électorat âgé porté vers la droite traditionnelle d’un François Fillon (39% des plus de 65 ans, 34% des retraités).

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La ventilation des groupes sociaux est tout aussi éclatée que celle de l’électorat dans son ensemble. On note toutefois une surreprésentation des catégories socioprofessionnelles supérieures chez Emmanuel Macron (32%) et des catégories inférieures chez Marine Le Pen. Jean-Luc Mélenchon se situe dans une situation intermédiaire, attirant 26% des professions intermédiaires et 24% des catégories inférieures. Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon se partagent les électeurs en cours de formation, essentiellement étudiants (30% et 31%).

Marine Le Pen est la mieux placée dans les communes rurales (25%), Emmanuel Macron dans les communes urbaines de province (25%) et dans l’agglomération parisienne (27%).

Pour l’essentiel, les électeurs proches d’une organisation politique de gauche se sont partagés entre Emmanuel Macron (40%) et Jean-Luc Mélenchon (38%), Benoît Hamon se contenant d’un modeste 13%. Il est à noter que, malgré la décision des Verts de rallier la candidature de Benoît Hamon, 38% de leurs proches ont préféré in fine le leader de la France insoumise.

Aucun candidat ne récupère la totalité des voix de la présidentielle précédente. La mieux placée sur ce plan est Marine Le Pen, qui a attiré 80% de ses soutiens de 2012, suivie par Jean-Luc Mélenchon (73%). Les électeurs de François Hollande ont pour moitié choisi Emmanuel Macron, mais un quart a rejoint Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon se contentant là encore d’un modeste 16%.

Enfin, l’enquête confirme que ceux qui se déclarent « sans sympathie partisane » se partagent entre Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Emmanuel Macron, avec semble-t-il une petite préférence pour le premier (24%).

L’Ifop propose en outre un profil intéressant des électorats. Celui de Jean-Luc Mélenchon est jeune (près d’un tiers de moins de 35 ans), socialement populaire (un tiers de catégories socioprofessionnelles inférieures), mais éduqué (près de 40% de formation au-delà du baccalauréat). Il est aux trois quarts composés de proches des formations politiques de gauche et pour 16% de personnes « sans sympathie partisane » (ce qui n’indique pas la position sur l’axe gauche-droite).

Celui de Marine Le Pen est plus populaire (plus de 40% de catégories inférieures) et moins éduqué (45% de formation inférieure au baccalauréat). Il se dit à près de 70% proche du FN, à un peu plus de 10% proche de la droite et à 14% sans sympathie partisane.

Celui de Emmanuel Macron est plus âgé que les deux précédents (25%), moins populaire (20% de catégories supérieures), plus éduqué (56% de formation post-baccalauréat). Pour les deux tiers, il est situé politiquement à gauche. Il a voté à 45% pour Hollande en 2012 et pour plus de 30% à droite.

La répartition géographique

Les données par commune révèlent l’implantation large du Front national. Marine Le Pen arrive en tête dans près de 19.000 communes, soit près de 54% du nombre total. Emmanuel Macron se contente, lui, de l’emporter dans 7.000 communes environ (20%), François Fillon dans 5.000 d’entre elles (16%) et Jean-Luc Mélenchon dans 3.500 environ (un peu moins de 10%). Le malheureux Benoît Hamon se contente du chiffre bien modeste de 16, derrière Jean Lassalle (78) !

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Le regard se modifie quand on tient compte de la taille. Si l’on s’en tient aux 600 communes les plus peuplées (nombre d’inscrits supérieur à 10.000). Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon y obtiennent des scores supérieurs à leur moyenne nationale (26,5% et 22,2%), François Fillon fait un peu mieux (20,7%), tandis que Marine Le Pen est nettement en retrait (16%). Le total Hamon-Macron fait 34% contre 30,4 au plan national.

Tandis que Marine Le Pen et le total Hamon-Macron progressent modestement sur les scores Marine Le Pen et Hollande de 2012 (1,3% et 2,8%), Jean-Luc Mélenchon gagne un peu plus de 10% sur 2012, soit une progression légèrement plus forte que la progression nationale moyenne (indice 183 contre 174).

L’évolution dans les métropoles est encore plus nette. Marine Le Pen n’est en tête que dans une d’entre elle (Toulon) et François Fillon dans deux (Aix-en-Provence et Nice). Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon ont la part du lion : Emmanuel Macron est en tête dans dix grandes villes (dont Paris et Lyon), Jean-Luc Mélenchon dans huit (Marseille, Toulouse, Montpellier, Lille, Le Havre, Saint-Etienne, Nîmes et Grenoble).

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La dynamique métropolitaine, comme en 2012, est du côté de Jean-Luc Mélenchon. En 2012, il regroupait au total 12,4% des suffrages dans l’ensemble des 21 villes ; il y obtient 22,9%, là encore une progression supérieure à la moyenne nationale (indice 185). En sens inverse, la progression de Marine Le Pen est enrayée et son niveau global est modeste (12%). Quant au total Hamon-Macron, il progresse plus modestement (37,5% contre 32,3%), de moins d’un cinquième du niveau précédent.

L’analyse des départements est elle aussi instructive (cliquez ici pour accéder au fichier). Marine Le Pen confirme une fois de plus l’implantation nationale du FN. À l’exception des Hauts-de-Seine et de Paris, elle est partout au-dessus de 10% des suffrages exprimés. Elle est au-dessus de sa moyenne nationale dans 55 départements métropolitains et passe le seuil des 30% dans 12 d’entre eux, dans le Nord, l’Est et le bassin méditerranéen. À l’exception de la région parisienne, elle progresse partout, plus que la moyenne dans 56 départements.

Mais l’évolution la plus marquante est dans la distribution territoriale du vote Jean-Luc Mélenchon. Lui aussi confirme la nationalisation du vote entamée en 2012. Alors que, dans certains départements, le vote communiste touchait aux lisières de la marginalisation (moins de 5%) avant 2012, le vote Jean-Luc Mélenchon a retrouvé la distribution qui était celle du PCF avant son déclin électoral. En 2017, les votes se distribuent entre 34% en Seine-Saint-Denis à 13,6% en Haute-Corse ; 35 départements le placent au-dessus de la barre des 20%, aucun n’étant au-dessous des 10%. À la différence de Marine Le Pen, il progresse partout, doublant même son score dans le Bas-Rhin, le Val-d’Oise et la Seine-Saint-Denis. Il progresse plus que la moyenne dans 36 départements.

Dans l’ensemble, le vote Jean-Luc Mélenchon s’insère dans l’espace électoral, communal et départemental, qui fut celui du communisme français, à quoi s’ajoute une implantation (notamment dans le Sud-Ouest) plus proche de celle de la gauche socialiste traditionnelle.

Une phase nouvelle ?

La séquence présidentielle aura sans nul doute des effets contradictoires. Elle aura tout à la fois montré la forte prégnance du Front national, bien inséré dans le tissu communal, et les limites de son expansion, notamment dans l’espace urbain.

Il a aussi révélé les fragilités d’une droite classique, qui a voulu s’ancrer dans une radicalité traditionnelle avec François Fillon et qui n’y a gagné que le recul et l’enfermement dans un espace vieillissant. La droite est désormais déchirée entre la tentation de l’extrême (qui dépendra pour une part de la dynamique interne au Front national) et l’option plus "centriste" que la primaire des droites avait repoussée. Mais, pour l’instant, c’est une variante centriste un peu plus déportée vers la gauche qui tient le haut du pavé.

Le socialisme est d’ores et déjà éclaté. Une moitié de l’électorat socialiste de 2012 a choisi l’option rassurante d’un centre, plus proche du démocratisme à l’américaine ou à l’italienne que des tentations centristes de la IVe République. Cette option ne manquera pas de soutiens au sein du PS actuel. Mais elle se heurtera à l’incertitude des ancrages territoriaux, à la volatilité possible d’un électorat composite et aux difficultés prévisibles d’une gestion libérale assumée. Une part du socialisme s’agrègera-t-il à la gauche de gauche ? L’incertitude est de mise.

La clé dépendra donc pour une large part de ce qui se passera à la gauche de la gauche. Jean-Luc Mélenchon, malgré son amertume d’un soir de premier tour, a réussi son pari. Il s’est mis en marge des structures incertaines du Front de gauche, a créé un mouvement autour de sa candidature et s’est imposé comme un postulant possible au pouvoir. À un moment où le socialisme est en crise, il a remis l’équilibre de la gauche à un niveau qui était le sien avant la dynamique impulsée par Mitterrand.

Avec lui, la gauche de gauche est désormais en état d’imposer sa marque sur la gauche tout entière et, ce faisant, de redonner aux catégories populaires le sens de l’espérance sociale et le goût de l’égalité. Encore faut-il que son organisation politique soit à la hauteur et qu’elle puisse entraîner la totalité d’un espace critique, dont une part est restée encore en marge de la dynamique présidentielle. Les mois qui suivront la vague électorale seront bien sûr décisifs en la matière.

Tag(s) : #Martelli, #Présidentielle 2017, #Analyse Politique

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